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jeudi 19 mai 2022

Ô livre,

 tu es un ami étrange

mais un bon, un chemin en définitive ouvert de tous côtés,

comme s'ouvrent les yeux, et non seulement s'ébahissent, mais

se dilatent et accommodent à l'égal du diaphragme du cœur.

Ouvre, pour recevoir, deviens, pour voir, et est-ce seulement

dans la sincérité des lettres que la volonté s'effondre

avant de s'immoler.

Peter GIZZI, 'Un abc de la chevalerie', traduction collective de l'américain au cipm, in Format américain, l'intégrale, Editions de l'Attente, 2021.

mercredi 18 mai 2022

'Les instants sans nom—notre destin.''

Tant de feuilles à dérouler. A récrire

plus tard dans une seconde langue

que l'on appelle grammaire, appelle et appelle à jamais

jusqu'à la page suivante. La parole mise en boîtes.

De petites caisses ventriloques disent

notre condition, expriment notre désarroi,

témoignent en somme de notre solitude ici

en surface. Tellement petit et tellement rien. 

La lumière des cathédrales rien qu'un souvenir.

L'espace immémorial sourit, troublant 

la plaque avant que l'on procède

à l'impression. Au fil du temps l'épreuve s'efface

et nous voilà seuls autour d'une table rase.

Nous voilà seuls, c'est aussi simple que cela.

Peter GIZZI, 'Encore un jour de pèlerinage', traduction collective de l'américain au cipm, in Format américain, l'intégrale, Editions de l'Attente, 2021.

samedi 13 mars 2021

Aus dem Leben eines Fauns


 « Ma vie ?! : n’est pas un continuum ! (pas seulement qu’elle se présente en segments blancs et noirs, fragmentés par l’alternance jour, nuit ! Car même de jour, chez moi, c’est pas le même qui va à la gare ; qui fait ses heures de bureau ; qui bouquine ; arpente la lande ; copule ; bavarde ; écrit ; polypenseur ; tiroirs qui dégringolent éparpillant leur contenu ; qui court ; fume ; défèque ; écoutelaradio ; qui dit ‘Monsieur le Sous-préfet’ : that’s me !) : un plein plateau de snapshots brillants. »

(traduction Nicole TAUBES, page 8)

mercredi 10 mars 2021

A quel moment de ta vie as-tu été le plus heureux ?!


 Je répondis gêné : "Lorsque je lisais les poètes. En apprenant. —" et, après une pause vétilleuse : "Maintenant..." — hochai : dans ses yeux ; cheveux contre cheveux. —

(traduction Claude RIELH, page 75)

samedi 25 avril 2020

Histoire du véritable Gribouille (George Sand)

'Sa femme était fort jolie et fort spirituelle, elle traitait Gribouille avec beaucoup d’amitié, mais Gribouille ne réussissait pas à l’aimer autant qu’il l’eût souhaité. Elle lui faisait toujours peur, parce qu’elle lui rappelait la princesse des abeilles qu’il avait cru voir sous le figuier, le jour où l’essaim avait mis son âne en fuite, et, lorsqu’elle l’embrassait, il s’imaginait toujours qu’elle allait le piquer. Elle avait la même manie de manger du miel et des sirops, qui déplaisait tant à Gribouille dans M. Bourdon. Et puis elle parlait toujours d’économie, et tandis que l’on apprenait à Gribouille l’art de compter, elle le tourmentait en lui disant sans cesse qu’il lui fallait aussi l’art de produire.
À tout prendre, la maison de M. Bourdon devint plus tranquille après son mariage ; mais elle n’en fut pas plus gaie. Madame Bourdon était avare, elle faisait durement travailler tout le monde. Le royaume s’en ressentait et devenait très-riche. On faisait toutes sortes de travaux, on bâtissait des villes, des ports de mer, des palais, des théâtres ; on fabriquait des meubles et des étoffes magnifiques ; on donnait des fêtes où l’on ne voyait que diamants, dentelles et brocarts d’or. Tout cela était si beau, si beau, que les étrangers en étaient éblouis. Mais les pauvres n’en étaient pas plus heureux, parce que, pour gagner de l’argent dans ce pays-là, il fallait être très-savant, très-fort ou très-adroit, et ceux qui n’avaient ni esprit, ni savoir, ni santé, étaient oubliés, méprisés et forcés de voler, de demander l’aumône, ou de mourir de faim comme le vieux roi. On s’aperçut même que tout le monde devenait méchant : les uns parce qu’ils étaient trop heureux, les autres parce qu’ils ne l’étaient pas assez. On se disputait, on se haïssait. Les pères reprochaient aux enfants de ne pas grandir assez vite pour gagner de l’argent ; les enfants reprochaient aux pères de ne pas mourir assez tôt pour leur en laisser.'

dimanche 12 avril 2020

A l'infinitif

 Sans savoir pourquoi, croire devoir attendre d'en savoir davantage pour savoir comment vivre et penser.

 Sembler ne pas encore exister, n'avoir pas encore commencé. Redouter d'intervenir trop tôt, avant d'avoir laissé se chercher.
 Sembler devoir hésiter à être, en croyant devoir se fabriquer.

 Hésiter à choisir, en imaginant pouvoir agir et se donner autrement. Ainsi manquer de voir, en imaginant s'épanouir et désirer autrement.

        Emmanuel Fournier, Philosophie infinitive, 'Hésiter à vivre', L'éclat poche, page 387.

dimanche 23 février 2020

Zarathoustra et le jeune homme tardif

'Chez les uns le cœur vieillit d'abord ; pour d'autres c'est l'esprit. Et quelques-uns sont vieux dans leur jeunesse : mais jeunesse tardive est jeunesse pérenne.
Il y en a plus d'un qui manque sa vie : un ver de terre plein de venin lui ronge le cœur. Qu'il veille d'autant plus à réussir sa mort.
Il y en a plus d'un qui ne devient jamais suave, il est déjà pourri en été. C'est la lâcheté qui le maintient à sa branche.
Il y en a bien trop qui vivent et restent trop longtemps accrochés à leur branche. Vienne la tempête qui secouera tous ces fruits pourris et véreux et les fera tomber de l'arbre !
Viennent des prédicateurs de la mort rapides ! Ils seraient pour moi les vraies tempêtes secouant les arbres de la vie ! Mais je n'entends prêcher que les prédicateurs de la mort lente et la patience envers tout ce qui est "terrestre".
Ah ! vous prêchez la patience envers tout ce qui est terrestre ? Mais c'est ce qui est de la terre qui a beaucoup trop de patience envers vous, méchantes langues !
En vérité, il est mort trop tôt cet Hébreu qu'honorent les prédicateurs de la mort lente : et depuis lors ce fut une fatalité pour beaucoup, qu'il soit mort trop tôt.
Il ne connaissait encore que les larmes et la mélancolie des Hébreux, associées à la haine des gens de bien et des justes, l'Hébreu Jésus : alors le désir de la mort s'empara de lui. 
Que n'est-il resté au désert très loin des gens de bien et des justes ! Il aurait peut-être appris à vivre et à aimer la terre — et à rire, aussi.'

Nietzsche, Ainsi parla Zarathoustra, Première partie, 'De la mort libre', dans la traduction de Maël Renouard, Rivages poche.

jeudi 16 janvier 2020

'Une saturation de signes magnifiques...

... qui baignent dans la lumière de leur absence d'explication.'


vendredi 22 décembre 2017

Une pragmatique du multiple

"Nous sommes appelés, non pas à nier les différences ni à les sacraliser mais au contraire à penser la métamorphose, la transformation. Et nous préparer à la multiplicité, à penser une pragmatique du multiple qui serait une politique du monde respectueuse des multiplicités de la construction de toute mémoire. Il est un paradoxe vital : l'identité ne se rassemble que pour être au milieu d'une distribution toujours ouverte, de dispersion, de pollinisation. Et c'est seulement dans une multiplicité à constituer que peuvent se transmettre une identité, une histoire des nations, des peuples.

Nous ne voulons pas mourir. Nous ne voulons pas finir. Nous ne voulons pas disparaître. Nous confondons notre propre fin avec l'hypothétique fin de tout. Quelle vanité finalement. Quelle folie. Nous sommes devenus si peu messianiques, si peu ouverts au travail du temps. Si peu sensibles à ce qui vient, si peu affectés par l'attente. Mais quelle terreur en nous ne veut pas finir ? " 

dimanche 8 octobre 2017

Vers un autre

"Ces faits et bien d'autres persuadent combien il est dérisoire de vouloir contester notre société sans jamais penser les limites mêmes de la langue par laquelle (rapport instrumental) nous prétendons la contester: c'est vouloir détruire le loup en se logeant confortablement dans sa gueule. Ces exercices d'une grammaire aberrante auraient au moins l'avantage de porter le soupçon sur l'idéologie même de notre parole."

(Roland Barthes, L'Empire des signes, 1970, rééd, Seuil, "points", 2007 - 17-20)

mardi 20 juin 2017

Daniil Harms (1905-1942)

Il est difficile de parler de Pouchkine à quelqu’un qui ne sait rien de lui. Pouchkine est un grand poète. Napoléon est moins grand que Pouchkine. Comparé à Pouchkine, Bismarck n’est rien. Comparés à Pouchkine, Alexandre Ier, Alexandre II et Alexandre III ne sont que des bulles. Et d’ailleurs, comparé à Pouchkine, tout le monde n’est que bulles. Ce n’est que si on le compare à Gogol que Pouchkine n’est lui aussi qu’une bulle.
C’est pourquoi au lieu de parler de Pouchkine, je ferais mieux de vous parler de Gogol.
Mais Gogol est si grand qu’il est impossible de parler de lui, c’est pourquoi je vais malgré tout vous parler de Pouchkine.
Après Gogol, parler de Pouchkine est quelque peu vexant. Mais impossible de parler de Gogol. C’est pourquoi il vaut mieux que je ne parle de personne.


   15 décembre 1936

dimanche 19 février 2017

Fin de l'enfance

"En attendant que Louvin arrive, je suis allé m'asseoir sur le banc tout au fond du jardin du haut, que terminent deux terrasses, à l'endroit le plus éloigné du bruit de la maison. Je tourne le dos à la forêt. Chacun vaque, pense un peu à soi.  Dans le grenier mon père récite des tirades classiques apprises au temps de sa captivité, ma mère prend un bain avant de descendre à la cuisine, mon frère étudie des cartes d'état-major, mes sœurs font leurs affaires à elles, tentant de mener leur vie à part. Le paysage va s'éteindre. Je regarde des traînées rouges dans le ciel, elles me colorent le cou, je regarde le pêcher mort que le jardinier a conseillé de faire abattre, le tout jeune bouleau, l'arbre de la taïga, au tronc si clair dans le crépuscule qu'il transmet une douceur du Midi. A travers les interstices du banc j'aperçois une couleuvre endormie. Au bout d'un moment je crois qu'elle est morte, je l'agite avec une canne oubliée sur le banc. C'est sa mue que la couleuvre a laissée, une ceinture, on dirait un coude de rivière, presque un collier. Je vais envoyer une lettre à Line, je lui parlerai du collier de la couleuvre et de la chance de pouvoir se défaire dans l'herbe de sa peau..."

                                                     Bruno Bayen, Fugue et rendez-vous, Christian Bourgois, 2011. 

vendredi 10 février 2017

Narrative room

"Dans l'ombre, l'heure va s'éteindre — l'heure retrouvée — au poignet aminci."

mercredi 21 octobre 2015

Jean-Marie Gleize




« Toute écriture est politique. », dit James T. Farrell[1]. Certes. Truisme. Se pose aussi la question d’une politique de l’écriture, de l’écriture  de « poésie »[2], particulièrement, dans son rapport particulier aux « mots de la tribu », que Jean-Marie Gleize explore dans ce livre qu’on ne sait comment et par où aborder, dans la discontinuité et la profonde cohésion qui le marquent.
D’emblée, la dédicace (« Pour Julien Coupat et ses camarades ») situe le texte dans une actualité à rebours et une contemporanéité vive. Tarnac, on s’en souvient, est ce village de Corrèze où le dédicataire a été arrêté en novembre 2008 pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste. L’auteur propose une exploration par strates, indices, de ce lieu, cette cité: une archéologie de l’actuel, avec sa collecte d’indices (relevés dans la presse, photographies, cartes, schémas…), archéologie diffractée dans sa construction, ses références, ses adjonctions et l’impossibilité d’un récit, « la politique comme négation de la politique ».
Le livre est un montage d’éléments de mémoire disparates : la souvenance dans la bibliothèque (on perçoit des allusions au William Carlos Williams de Paterson, aux objectivistes – Testimony –, aux poètes language, à la cabane d’Emmanuel Hocquard, à « l’histoire de la poussière » de Claude Royet-Journoud[3],  …), une matière autobiographique (« le “connais-toi au monde” est révolutionnaire »[4]), qui se marque dans l’évocation de Saint François[5] à travers les cahiers d’un patriarche familial retranscrits en vers, du paysage (« J’utilise donc, pour écrire, les accidents du sol. »), d’un jardin, de photographies… autour d’un « centre vide ».
Chacune des sections du livre semble un document autonome mais très vite l’ensemble prend corps, par les reprises, se défait et se refait au fur du travail de lecture. Tarnac est le livre d’un lieu, d’un espace commun (« silencieuse commune égalitaire » est « l’hypothèse communiste ») qui se mythifie dans sa construction archéologique et par l’usage de figures mythiques (dans tous les sens du terme : Saint François, Rimbaud, Mallarmé, Kurt Cobain, comme noms resémantisés dans l’usage collectif, avec ce qu’il y a de débord). L’image s’y perd, « Elle est couverte d’une pellicule de poussière et de boue / C’est la photographie d’un poème », mais aussitôt « Cela prend corps / à la façon d’une MUSIQUE ». On a presqu’envie d’introduire un concept de « ricochet », écriture du politique et politique de l’écriture en ricochet : à chaque rebond, des rides résonnantes se font, emplissent l’espace de pensée (« le hasard corrige le hasard »).
« Tarnac est un village dans la forêt » mais le mot Tarnac, TRNC (« ce nom est friable »), est comme un tronc qui cache la forêt, les arborescences multiples, le foisonnement des possibilités de lecture, d’exploration du livre pris dès lors comme « acte préparatoire ».

Tarnac, un acte préparatoire, Seuil, « Fiction & cie », 2011

*

Dans Le livre des cabanes (Seuil, "Fiction et cie", 2015), je lis p.129 "le cercle". Je relis la page, la précédente, et je n'y trouve pas ce mot ("encercelement", je viens de le retrouver). Pourtant, il est là en suspens, s'ouvrant et se fermant, dans l'O de TRNC: "j'étais à l'intérieur d'un arbre ou c'était l'arbre qui était en moi". O, cercle ouvert, vide encerclé de noir, angle mort qui, je crois donne tout son sens à ce livre: ce qui, justement, ne s'y livre pas. Ce qui s'y lit, d'une grande beauté, se retrouve en perspective de cet O, une forme de bourdon continu. Un songe.

*

Si je ne devais garder que deux pages de Le théâtre du poème, vers Anne-Marie Albiach, (rééd. Horlieu, 2015), ce serait pp.99-100, "Le bruit des pas sur le gravier", texte lumineux, ouvrant la lecture d'Albiach, donnant l'envie d'y replonger, dans la mise en rapport avec Mallarmé, les contrastes & la singularité.



[1] Cité par Serge Fauchereau in Europe, n°578-579, « Une littérature méconnue des U.S.A. », juin-juillet, 1977, p.28.
[2] Et pourtant : « en évitant la question du poème, parce que non, la poésie, vraiment non » (p.81)
[3] In Kardia, Éric Pesty Éditeur, p.15.
[4] Hubert Lucot, Travail du temps, Carte Blanche, p.61.
[5] Autre figure de politique dans la controverse entre les conventuels et les spirituels (lire la centriste Vie de Saint François d’Assise de Saint Bonaventure, aux éditions franciscaines, qui tente de réunir les deux tendances de l’ordre).

samedi 18 juillet 2015

La mélancolie du copiste

"Pour quinze millions d'Allemands qui veulent s'amuser, cinq cents peut-être demandent de l'ironie et de l'intelligence. Deux en tout et pour tout veulent d'autres preuves de l'immensité de la mélancolie."
Botho Strauss, Les erreurs du copiste, traduit par Colette Kowalski, Gallimard, collection "Du monde entier", page 103-104.

vendredi 24 avril 2015

La Ville, Frans Masereel

La ville, tentaculaire, labyrinthique, massive, avec ses myriades de personnages... Un bel objet graphique que ce petit livre, avec une préface de Stefan Zweig (imprimé en blocs rectangulaires qui laissent deviner la fin des lignes imprimées à l'envers au verso, sur papier bible). Des noirs profonds qui rendent la beauté, la profondeur, l'abrupt des gravures sur bois de Frans Masereel (1890-1972), détaillant ici, parfois de façon presque narrative, les vues de la ville moderne, qui évoque celle du Metropolis de Fritz Lang. Un discours social se dégage de ces visions grouillantes, pleines de promiscuité, images fugaces du travail, des rues, des manifestations, de la prostitution, de la vie mondaine, ouvrière, des faits divers, en définitive, de cette ville surpeuplée et anonyme, avec ses drames humains, intimes. Le travailleur s'oppose au gros bourgeois, les classes sociales luttent chacune de leur côté, la machine administrative (on songe à Kafka) est en place, la géométrie grandiose surplombe l'humain, l'écrase parfois, cependant que les détails multiples (personnages aux fenêtres, apparitions fugaces dans la foule) lui redonnent vie. L'individualité humaine se perd dans l'amoncellement de la population des rues, cependant que les scènes intérieures, intimistes, sont souvent prises dans une matière noire et un désordre qui rendent un urbanisme vainqueur, fascinant et destructeur, dans son économie industrielle et, déjà, sa publicité envahissante. On regrette juste la taille trop petite des bois de cette réédition, qui donnent envie de voir plus en détail ces gravures superbes.


Frans Masereel, La Ville, Cent pages, Coll. Cosaques.

lundi 23 mars 2015

Not Easy

"Pour les vieux praticiens
de la lecture,
lire est facile.
Facile, facile.
Ils n'ont plus le respect
dans la peur
de l'enfant en train
de tracer la courbe des mots
avec son oeil, ou sa main
(levier, outil de direction, pinceau)."

Philippe Beck, Contre un Boileau, un art poétique, Fayard, collection 'Ouvertures', p. 36.

jeudi 7 août 2014

"Châteaux de nuages" (86)



(Ciel et terre et ciel et terre, et ciel – John  Constable[1], de Jacques Roubaud)

    Doubles. Mr. Goodman est  une « sorte d’alter ego romanesque de l’auteur » Jacques Roubaud. Récit et autobiographie. Roman et essai à propos du peintre John Constable. Le deuxième chapitre est construit sur le souvenir de copies du peintre, réalisées par la mère du narrateur. La réminiscence de ces copies,  ce qui se passe entre le narrateur et les paysages nuageux qui s’y dessinent, renvoyant au ciel d’enfance observé dans le premier chapitre, se superposant comme des claques, doubles visuels de l’observation du mouvant et de ce qui est fixé dans l’objet-tableau. Les « deux Constable », celui des « paysages du ciel » (71) et celui des scènes-paysages de la campagne anglaise.
   Perte. Du souvenir. De la mère et des tableaux maternels, que l’on retrouve à la fin – ellipses temporelles qui dessinent un vide, une mouvance de la mémoire. Un mouvement par sauts, un cumul – par touches. 
   « Dans ses Cloud studies, pensa Mr. Goodman, Constable avait peint le futur et le passé du ciel enfermés l’un et l’autre dans un moment unique et composite, celui qu’il lui offrait en surface colorée. » (65) Déplacements de surface, dans la profondeur de ce qui se fait entre le regardeur et la toile, l’exploration comme double, espace entre-deux (le sujet, l’objet – se démultipliant), sans cesse se reconstruisant dans une saisie de l’instant, du nuage : « comment penser l’informe ? » (58)
         


[1] Argol, 2009 (Les Flohic éditeurs, 1997) – dans la même collection, lire aussi Le noir et le bleu – Paul Cézanne d’Hubert Lucot.

samedi 8 février 2014

Aléas



Le Nain Géant (Stock, 1993, L’Arbre vengeur, 2011), de Marc Petit, se veut, dans sa structure rocambolesque, un hommage à la littérature feuilletonesque du XIXème siècle : chapitres brefs, rebondissements accélérés, chausse-trappes, déplacements géographiques d’un héros-narrateur dans sa quête d’un jouet improbable, le Nain Géant, invention de son défunt père, la plus importante de son époque (et qui oscille entre jouet, automate, ouvrier mécanique, golem… avec de multiples références historico-mythiques).
La lecture est haletante, comme celle du feuilleton (avec les procédés habituels de fin de chapitre en suspens), mais aussi troublante, dans une mimétique onirique liée à la difficulté de recréer mentalement les liens entre les divers épisodes : l’avancée du lecteur est celle d’un explorateur de terrier – loin de trouver une ligne droite, il découvre une structure mouvante, au gré des déplacements de celui qui l’a construite. La visite de l’atelier du créateur du Nain Géant est de ce point de vue exemplaire : entre la découverte d’indices, celle d’un passage souterrain humide, se produisent des glissements dans la narration qui démarrent l’aventure de l’écriture, dont le lecteur cherchera une cohérence dans la suite du texte.
« C’est le propre des personnages de douter d’eux-mêmes, comme c’est le propre du conteur de les rassurer, à moins que ce ne soit le contraire […] » (171), s’amuse le narrateur, nous mettant aussi dans la position d’une marionnette prise dans les fils capricieux de l’auteur. Un flou orchestré.
Un livre blanc proposera une solution à la quête : se jouant du lecteur, du narrateur et même de l’auteur en tant que maître de son projet, Marc Petit élabore un objet où ce qui se joue, justement, c’est le moment de lecture, mis en abyme dans le récit – « […] ni la droite, ni le point n’existent. Ce ne sont que des mots. Le moi n’est qu’une façon de parler, la réalité est un prétexte, la vérité est elle-même une pure invention, un simple effet de langage. Le fond des choses est qu’il n’y a rien du tout » (346) ‒, moment fort jubilatoire au reste, pour un nain géant.

*

« If the study of literature arises from our concern with texts, there can be no denying the importance of what happens to us through these texts. For this reason, the literary work is to be considered not as a documentary record of something that exists or has existed, but as a reformulation of an already formulated reality, which brings into the world something that did not exist before.” (Wolfgang Iser, The Act of reading, A theory of aesthetic response, The John Hopkins university Press, 1978 ‒ x)
*

Arthur Rimbaud nous y enjoignait dans les Illuminations : « trouvez Hortense. ». H est un texte énigmatique qui a donné lieu à de multiples interprétations-solutions plus ou moins fantaisistes : le petit bloc de lettres demeure insoluble.
Par un écho étrange, Maurice Leblanc raconte dans Les Huit coups de l’Horloge la recherche d’une jeunefille disparue, Hortense. Huit (H est la huitième lettre de l’alphabet), Horloge, Hortense : multiplications des H. A son heure, Leblanc nous fait un drôle de coup : relire un roman policier populaire à la lumière d’une énigme rimbaldienne…

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Un coup de dés…