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mardi 5 août 2025

Seule

 la cendre sait ce que signifie brûler jusqu'au bout. 

Je le dirai pourtant, après un coup d'oeil myope par-devant :

tout n'est pas emporté par le vent, et le balai

qui ratisse ample dans la cour ne ramasse pas tout.

Nous resterons, mégot fripé, crachat, dans l'ombre 

sous le banc, où pas un rayon ne pénètre,

et, étroitement enlacés à la fange, comptant les jours,

nous nous ferons terreau, dépôt, couche culturelle.

Devant sa pelle maculée, l'archéologue ouvrira grand la bouche

en un hoquet : mais sa trouvaille tonnera

sur l'univers, comme une passion enfouie dans la terre,

comme la version inverse des Pyramides.

"Charogne !", soufflera-t-il, en se tenant le ventre,

mais il sera plus loin de nous que la terre ne l'est des oiseaux,

parce que être charogne, c'est être libre de ses cellules, libre du

tout : apothéose des particules.

Joseph Brodsky, poème sans titre, inédit, daté de juillet 1987, traduit par Véronique Schiltz, in Poèmes 1961-1987, Gallimard, 1987.

 

 

 

jeudi 13 août 2020

Au bord de terre

 

Une valeur d'amour

                                                





    

lundi 5 août 2019

La Rue de Rennes

J'ai toujours eu une peur déraisonnable
de la ville de Rennes, en France.
Je n'y suis jamais allé, je ne sais
pas vraiment où elle est.
Mais je sais qu'elle s'étale
et me fait peur. Peut-être parce que l'associe
à la rue de Rennes ? Cette rue
qui me semblait ne jamais commencer
ni finir nulle part, toujours grise,
parfois derrière un rideau de pluie,
jour pluvieux à Paris
au début du siècle
et quelques années plus tard
quand Pierre Reverdy la descendait
vers l'imprimerie Birault
un manuscrit sous le bras,
c'est La Lucarne ovale ! Qui,
j'aimais secrètement le croire,
avait quelque chose à voir avec un carnaval fou, contrairement
à la gravité de la lumière
dans le monde de Pierre Reverdy.
Je le vois s'arrêter à la porte
de l'imprimerie et entrer.
Comme ça a dû lui paraître étrange
de confier sa poésie moderne
à un vieux typographe parisien !
il dit : "Voici mes poèmes"
et le vieil homme fait juste un petit signe de tête et sourit
froidement en prenant les pages
dans ses mains. C'est un petit miracle.
Dehors, boutonnant son manteau
dans le vent de novembre, Pierre repart
vers le haut de la rue et disparaît soudain
dans le lointain. Moi
je suis seul ici, dans la rue de Rennes.

Ron Padgett, La chambre de Pierre et quelques poèmes, traduit par Lola Créïs et Claude Moureau-Bondy, Editions l'usage, 2019.

samedi 27 juillet 2019

Au pays natal

"Au début de la longue lune, je parviens au pays natal. Face au salon du nord, les hémérocalles ont été, elles aussi, desséchées par le givre et sont mortes et, maintenant, il ne reste même plus ce souvenir de la disparue. Toutes choses diffèrent d'autrefois : ceux qui sont nés du même ventre que moi ont les tempes blanchies, leurs fronts se sont ridés... Ces simples mots Toujours en vie disons-nous seulement et puis plus aucune parole... Mon frère aîné dénoue un sachet d'amulettes : — Tiens, vénère les cheveux de notre mère... Comme ceux du fils d'Urashima après qu'il eut ouvert la cassette offerte par les mains de perles, tes sourcils aussi ont bien grisonnés.
Et nous restons à pleurer un moment :

Si je le prends dans ma main, feront fondre,
Mes larmes, oui, brûlantes, 
Le givre de l'automne..."

[Bashô, Mes os blanchis sur la lande. Notes de voyages (Nozarashi Kikô), trad. Alain Walter, William Blake & Co., 2014]

dimanche 5 mai 2019

Vient de paraître


  Toi Luigi Nono que j'ai surpris
si souvent sur la Giudecca à écouter les bruits
les sons, l'écho
                LAGUNAIREMENT l'eau
le bruit des pensées et des moteurs
à proférer les eaux à la manière de —
         TOUT ENONCE EST UNE MUE
Car le crabe printanier dans son bac à sable et
fonds boueux se met à muer, perd sa carapace.
Il est mou, spongieux, il n'est que comestible, préparé
en beignet. Le crabe de l'énonciation s'introduit
dans la bouche, il se mange.
"C'est l'énoncé pascal." Ce que tu me dis.

Jean Daive, La Troisième, Editions des crépuscules, page 104.

dimanche 27 janvier 2019

Une dédicace à...

tracée d'une fine écriture au crayon de papier, dans mon édition de l'Album d'images de la Villa Harris (Hachette POL, 1978) :

ce sont des figures passées,
simulacres chétifs des lieux
qui les ont émis. Sur le point
de se dissiper, des ombres.
Leur retraite, un livre.

Emmanuel
                           

Narrative room (incipit liber)

24 novembre


et les mots : l'ombre du dernier arbre.

samedi 20 octobre 2018

"Surtout quand le vent d'Octobre..." (Dylan Thomas)

Surtout quand le vent d'Octobre
De ses doigts glacés punit mes cheveux,
Pris dans le soleil je marche sur du feu
Et mon ombre portée est un crabe sur la terre.
Le long du bord de mer, j'écoute les oiseaux tapageurs
Et le corbeau qui tousse dans le bois sec de l'hiver,
Mon cœur affairé qui tremble quand elle parle,
Perd le sang syllabique et draine ce qu'elle dit.

Enfermé, moi aussi, dans une tour de mots, je trace
Sur l'horizon qui marche comme les arbres
De verbeux corps de femmes, et dans le parc
Les files d'enfant aux gestes d'étoile.
Certains me laissent te faire avec des voyelles, les hêtres,
D'autres avec des voix, les chênes, ou, avec les racines,
Te donner des nouvelles de maintes régions d'épines.
Les uns me laissent te faire avec le caquetage de l'eau.

Derrière un pot de fougères l'horloge qui jacasse
Me dit le mot de l'heure, la signification des nerfs
Vole sur le balancier, déclame le matin
Et dit le mauvais temps qui fait tourner le coq.
Certains me laissent te faire avec les signes des prés,
L'herbe éclatante qui me dit tout ce que je sais
Pointe dans l'œil avec l'hiver véreux.
Certains me laissent te faire avec les péchés du corbeau.

Surtout quand le vent d'Octobre
(Certains me laissent te faire avec les sortilèges de l'automne,
Les langues d'araignée et les collines sonores de Galles)
Punit la terre de ses poings de rave
Certains me laissent te faire avec les mots sans cœur.
Le cœur est ponctionné, épelant dans le tourbillon
Du sang chimique, averti de la fureur qui monte.
Le long du bord de mer, écoute les voyelles sombres des oiseaux."

Dylan Thomas, Dix-huit poèmes (1938), dans Ce monde est mon partage et celui du démon, traduit et préfacé par Patrick Remaux, Seuil, collection Points/Poésie, p.54-55.

samedi 12 mai 2018

Donne : Sapho to Philænis

Where is the holy fire, Verse is said
To have ? is that inchanting force decay'd ?
Verse that draws Natures work, from Natures law,
Thee, her best work, to her work cannot draw.
Have my tears quench'd my old Poetique fire,
Why quench'd they not as well, that of desire ?
Thoughts, my minds creature, often are with thee,
But I, their maker, want their liberty ;
Onely thine image, in my heart, doth sit,
But that is wax, and fires environ it.
My fires have driven, thine have drawn it hence ;
And I am rob'd of Picture, Heart, and Sense.
Dwells with me still, mine irksome Memory,
Which, both to keep, and lose grieves equally.
That tells me how fair thou art : Thou art so fair,
As gods, when gods to thee I do compare,
Are grac'd thereby ; And to make blinde men see
What things gods are, I say they are like to thee,
For, if we justly call each silly man
A little world, what shall we call thee than ?
Thou art not soft, and clear, and straight, and fair,
As, Downe, as Stars, Cedars, and Lilies are,
But thy right hand, and cheek, and eye onely,
Are like thy other hand, and cheek, and eye.
Such was my Phao a while, but shall be never,
As thou, wast, art, and, oh, maist thou be ever.
Here lovers swear in their Idolatry,
That I am such ; but Grief discolours me.
And yet I grieve the less, lest grieve remove
My beauty, and make me unworthy of thy love.
Playes some soft boy with thee, oh, there want yet
A mutual feeling which should sweeten it.
His chin, a thorny hairy unevenness
Doth threaten, and some daily change possess.
Thy body is a natural Paradise,
In whose self, unmanur'd, all pleasure lie,
Nor needs perfection ; why shouldst you than
Admit the tillage of a harsh rough man ?
Men leave behind them that which their sin shows,
And are, as theeves trac'd, which rob when it snows,
But of our dallyance no more signs there are,
Than, fishes leave in streams, or Birds in air.
And between us all sweetness may be had ;
All, all that Nature yeelds, or Art can adde.
My two lips, eyes, thighs, differ from thy two,
But so, as thine one from another do :
And, oh, no more ; the likeness being such,
Why should they not alike in all parts touch ?
Hand to strange hand, lip to lip none denies ;
Why should they breast to breast, or thighs to thighs ?
Likeness begets such strange self-flatterie,
That touching my self all seems dont to thee.
My self I embrace, and mine own hands I kiss,
And amorously thank my self for this.
Me, in my glass, I call thee ; But alas,
When I would kiss, dears dim mine eyes, and glass.
Oh cure this loving madness, and restore
Me to me ; thee, my half, my all, my more.
So may thy cheek red outwear scarlet die,
And their white, whiteness of the Galaxy,
So may thy mighty amazing beauty move
Envy in all women, and in all men love,
And so be change and sickness far from thee,
As thou by coming near, keep'st them away from me.

                                                                                      [Poems, 1669]






dimanche 18 février 2018

Vient de paraître




vendredi 18 août 2017

Winter

           (source : Poetry, A Magazine of Verse, June 1926, volume XXVIII, number III / Poetry foundation.org
                              

Hiver (voyage)

Adorable, les arbres d'automne liquescents,
Humide bois noir tacheté de feuilles
Jaunes d'ambre.

Et jaune dans l'air, et d'ambre sur l'herbe roide,
Une frêle beauté qui se tourne vers A été,
Mais adorable, mais assurée.

Je ne volerais pas au sud avec les oies :
Plutôt, enfoui sous des feuilles humides,
Avoir de l'humus dans la bouche.

                                                      (D'après Edwin Denby)

mercredi 16 août 2017

'bestwego'

    non. dis non. soit dit non. en quelque manière non. jusqu'à so what on. soit dit so
what non.
    dis avoir dit. bien dit. à jamais dit être dit bien dit.
    tais l'âme. partout où. tout le corps. partout où. au plus ceci. la durée. partout où.
au contraire l'âme.
    être hors. immobile sortir. vers le dedans; vers l'avant. oui.

    on entre. on va. ni même. ni bouge.
    non, ni. va.
    rien, présent. tout le reste jamais. jamais éprouvé. toujours su. important. ne tente
    plus. n'échoue plus. réussit.

    enfin l'âme. oui. enfin le temps. oui.
    les deux enfin. l'un l'autre alors. alors l'autre. bien être l'âme tenter le temps. bien
être l'un bien être l'autre.
    pourquoi non. certainement non. depuis chacun. avale et viens.

   quand vient tout. quand vient ici. avale et va. toujours l'âme.
   partout où. toujours le temps. partout où.
   renonce. réussis.
   encore mieux. et pire mieux.

                         (IV. chapitre 22, p. 279)

mardi 15 août 2017

'La manière'

Mère manière te désastre
Tu n'as pas abouti
Marrons d'inde pour compendium
Dans leurs bogues
T'épuisent les écholalies
Tricks of moons

Eh, tu n'as pas abouti
Le fronton des tempes
Ne chiffre que les sueurs
Dans ta tête d'une main
Tu traces la voyelle
De l'autre l'efface
Une combustion de pages
Où tu n'aboutiras jamais
Que pourrais-tu y faire ?

Eh !
Faire ?

             (IV, chapitre 22, p. 292).

samedi 24 décembre 2016

Urne, Fruchtknoten des Mohns —,

"Urne, ovaire du pavot —
et puis les rouges, les légers
pétales qu'arracha le vent ignorant...
Déjà les enfants de l'enfant !
Tous chaque fois surpassés,
chacun pris à part incertain.

Puis le temps avec eux sombre plus loin :
de qui sombre, que reste-t-il ?
Un portrait pâle, des lettres jaunies,
et en qui vit encore, ce que nul ne dépeint.

Cet indicible que nous pleurons infiniment...
Ce n'est pas gazelle ou daim
dans la future bête, revenant, sereins,
tangibles comme avant.

Notre possession est perte. Plus pure, plus hardie,
notre perte, plus "

(Muzot, fin octobre 1924)


Rainer Maria Rilke, Poèmes épars (1907-1926), traduction Philippe Jaccottet, Points Poésie.

An der sonngewohnten Strasse,

"C'est au bord de la route ensoleillée,
dans le tronc d'arbre creux depuis longtemps changé
en auge, et qui renouvelle sans bruit
son eau intérieure, que j'abreuve
ma soif : en absorbant par les poignets
la venue, la gaieté de l'eau.
Boire me serait trop déjà, et trop distinct ;
mais ce geste d'attente fait monter
à ma conscience l'eau claire.

Ainsi, serais-tu là, ne faudrait-il,
pour me désaltérer, que mes mains posées à peine
ou sur la courbe de ta jeune épaule,
ou sur le gonflement de tes deux seins."

Rainer Maria Rilke, Poèmes épars (1907-1926), traduction Philippe Jaccottet, Points Poésie.

Für Hans Carossa

"Même perdre est encore nôtre ; et l'oubli même
a forme encore dans la constance des métamorphoses.
Ce qui fuit a son orbe : si rarement que nous en soyons le centre,
autour de nous, ils tracent la figure sauve."

Rainer Maria Rilke, Poèmes épars (1907-1926), traduction Philippe Jaccottet, Points Poésie.

Die spanische Trilogie, III

"Que toutefois, quand j'aurai de nouveau
la cohue des cités, l'écheveau embrouillé du bruit,
le désordre des véhicules autour de moi, très seul,
qu'il me souvienne toutefois, par-delà l'épaisse machine,
de ce ciel, et de ce rebord terreux de la montagne
que le troupeau franchissait au retour.
Que j'aie pierreux le cœur
et que je croie l'ouvrage du berger possible :
rentrer, brunir, et par le jet de pierre qui mesure,
ourler, où il s'effrange, le troupeau.
Le pas lent, sans légèreté, le corps pensif,
mais debout, souverain. Un dieu pourrait encore
adopter, sans déchoir, cette figure.
Tour à tour il s'attarde et passe, tel le jour,
et les ombres des nuages
le traversent, comme des pensées que l'espace
penserait pour lui, lentement.

Qu'il soit qui vous voudrez. Comme la veilleuse vacillante
dans le manteau de la lampe, je me tiens en lui.
Une lueur se calme. Que la mort
se retrouve, plus pure."

Rainer Maria Rilke, Poèmes épars (1907-1926), traduction Philippe Jaccottet, Points Poésie.

samedi 17 décembre 2016

Manoeuvres d'automne


"Je ne dis pas : c'était hier. Avec en poche
l'argent déprécié de l'été nous sommes de nouveau livrés
à la balle du dérisoire, dans les manœuvres d'automne du temps.
Et le chemin de fuite vers le sud ne nous sert à rien,
contrairement aux oiseaux. Passent le soir
des cotres de pêcheurs et des gondoles, et parfois
un éclat de marbre gorgé de rêves me touche
là où je suis vulnérable, de par la beauté, à l'œil.

Dans les journaux, je lis tant de choses sur le froid
et ses conséquences, sur les idiots et les morts,
les exilés, les assassins et des myriades
de blocs de glace, mais peu pour me plaire.
Qu'importe ? Devant le mendiant, qui se présente à midi,
je ferme ma porte, car c'est la paix
et l'on peut s'éviter ce spectacle, mais pas
la mort sans joie des feuilles sous la pluie.

Partons en voyage ! Allons sous les cyprès
ou bien sous les palmiers ou dans les orangeraies
contempler à prix réduit des couchers de soleil
qui n'ont pas leur pareil ! Oublions les
lettres demeurées sans réponse à l'hier !
Le temps fait merveille. Mais s'il vient mal à propos
marteler notre culpabilité : nous n'y sommes pas.
Dans la cave du cœur, sans sommeil, je me trouve à nouveau
sur la balle du dérisoire, dans les manœuvres d'automne du temps."

Ingeborg Bachmann, Toute personne qui tombe a des ailes (Poèmes 1942-1967), traduit par Françoise Rétif, Poésie/Gallimard.