L'enfant qui est né Celui
qui ne naîtra pas
Kaddish
à six branches ou sept
Petites lanternes qui sont
rouges sur la rivière Ôta
L'enfant qui est né Celui
qui ne naîtra pas
Kaddish
à six branches ou sept
Petites lanternes qui sont
rouges sur la rivière Ôta
"D'ailleurs, trouverais-je le dernier autobus vers mon quartier, je serai probablement si fatigué que je le regarderai passer sans me décider à l'effort d'y monter. Je connais bien cette fatigue qui me permet de marcher trois ou quatre heures sans m'arrêter, — et qui ne me permet que cela, — qui m'enferme dans une déambulation dont je ne peux sortir qu'en tombant dans le sommeil. Elle est là ; je suis depuis quelque temps déjà la ligne qui se trace devant moi à mesure que j'avance ; bien qu'elle me soit invisible, je ne peux l'imaginer que blanche, — d'un blanc presque gris, comme tracée à la craie depuis assez longtemps pour qu'elle soit devenue par la pluie et la poussière presque indistincte sur le trottoir ; je ne sais jamais quand je fais les premiers pas sur cette ligne, qui n'existe plus derrière moi ; subitement, elle est là, sa fin m'échappe comme son commencement. Une illusion fait donc partie de cet ordre dont je ne peux pas douter ; et elle n'est pas seule à se produire, quelquefois c'est toute une perspective qui se met à vaciller, un pan de lumières qui se déplace d'une façade à l'autre, puis s'envole dans le noir. Et souvent enfin je m'égare dans des quartiers qui ne sont pas très éloignés du mien ; non seulement le nom des rues m'est inconnu, mais des bruits de machines ou d'eau souterraine que je n'entends nulle part ailleurs, me parviennent de façon presque continuelle, passé une certaine heure. Dès que la longue marche est commencée, je prévois tout cela, je le sens venir avec la fatigue, et n'est pas question de résister."Aujourd'hui je suis lucide comme si j'allais mourir"Aujourd'hui je suis vaincu comme si je savais la vérité.
| Descente de croix, Musée Saint-Remi. |
(Thibaut Cuisset, série La rue de Paris, 2004, 68 x 92 cm)
Dans la ville, elle n'est rien, une rue dont j'oublie le nom, rien qu'un lieu de passage, - espace quelconque où le pas, comme mécaniquement, s'accélère. Non que le temps manque ou presse. Ce serait plutôt que l'automate en nous a décrété qu'ici, de toute façon, il n'y avait rien à interroger. La quotidienneté de l'expérience finit par imposer son évidence, aveuglante. D'ailleurs, nous avons beau essayer, nous appliquer, ouvrir les yeux, ralentir le pas, le plus souvent nous n'y voyons pas plus clair, parce que nous ne savons tout simplement pas regarder. " Façons d'endormis ", aurait dit Henri Michaux. Et Georges Perec dans l'infra-ordinaire, avec sévérité : " Ce n'est même plus du conditionnement, c'est de l'anesthésie. Nous dormons notre vie d'un sommeil sans rêve. " Comment, dans ces conditions, suspendre la circulation somnambule ? La tentative d'épuisement inaugurée par Georges Perec place Saint-Sulpice, en octobre 1974, proposait déjà une épochè possible. Perec observait et décrivait " des choses strictement visibles ", tout en sachant qu'il ne pourrait pas tout décrire. Toute liste est une tentative de liste et tout inventaire, une " esquisse d'inventaire ". Wittgentstein : " Si la description est si difficile, c'est parce que l'on croit que pour parvenir à la compréhension des faits, il faut les compléter. C'est comme si l'on voyait une toile avec des taches de couleurs éparses, et que l'on dit : telles qu'elles sont là, elles sont incompréhensibles ; elles ne prendront sens que lorsqu'on les aura complétées en une figure. - Tandis que moi je veux dire : c'est ici le Tout (Si tu les complètes, tu les fausses.) " Il s'agit de collecter - faits, gestes, trajectoires - non de colliger. Accepter une forme de discontinuité. L'explication, comme exercice de liaison, n'apporte pas de réelle satisfaction. Wittgenstein encore : " Je crois que la recherche d'une explication est déjà un échec car il suffit de rassembler correctement ce que l'on sait, sans rien y ajouter, et la satisfaction que l'explication était censée apporter se produit d'elle-même. "
En 2004, Thibaut Cuisset s'est installé dans la rue de Paris à Montreuil, pour la photographier, à la chambre ou à main levée, cherchant entre retrait et empathie la juste distance. Il compose avec les volumes et les textures, les graphies et la polychromie, l'animation et la mixité, les pièces détachées d'un portrait de la rue, d'une urbanité. Deleuze, dans une page précisément consacrée à la définition de l'espace quelconque au cinéma (cf. L'image-mouvement, Minuit, p. 153) citait Bresson : " De la FRAGMENTATION : elle est indispensable si l'on ne veut pas tomber dans la REPRÉSENTATION. Voir les êtres et les choses dans leurs parties séparables. Isoler ces parties. Les rendre indépendantes afin de leur assurer une nouvelle dépendance. " Et c'est bien de fragmentation qu'il s'agit dans le travail de Thibaut Cuisset, les images photographiques opérant dans l'espace de la rue des prélèvements. Ce sont des énoncés urbains décontextualisés, des propositions flottantes, discontinues et singulières qui ouvrent la rue à de nouvelles connexions, inédites. Photographier donc pour ça voir (cf. Emmanuel Hocquard, Le voyage à Reykjavik, POL, p. 13) ce que nous avons sous les yeux quand nous marchons, rue de Paris.
Écrire tout aussi bien. À cette enquête géographique, le photographe a en effet voulu associer un écrivain, Jean-Christophe Bailly, qui scrute, dans l'espace délimité et resserré de la rue de Paris, ce qu'il appelle ailleurs, dans un livre co-écrit avec le philosophe Jean-Luc Nancy, notre comparution, c'est-à-dire notre venue ensemble au monde : " cette rue de rien est une rue du monde, écrit-il, une rue-monde, une rue dans le monde qui se renverse et s'éparpille ".
Mouvement, au final, de recadrage sémantique qui concerne ce que l'auteur entend maintenir sous le nom de modernité , à savoir " un repérage infini mais qui de rush en rush finit par constituer un immense fondu enchaîné, un film générique - le moderne à la fin ce serait cela, ce film qui rive l'épopée au générique, qui filme le générique du monde, avec tous ses récits, ses récitatifs, et même ses chants. " (Du récit au geste, in Panoramiques, Christian Bourgois, p. 230).
Valérie Jouve, Sans Titre (Les Situations), 1996-1999
Epreuve chromogène couleur
contrecollée sur aluminium, 82 x 102 cm
Eric Maurin, Le Ghetto français, enquête sur le séparatisme social, Le Seuil, collection La République des Idées, 2004 [cité par Bernard Vasseur, La ville, vues d'artistes, éditions Cercle d'art, 2010].
I.
Charles Baudelaire, Le Poème du hachisch, IV, in Oeuvres complètes, tome I, Bibliothèque de La Pléiade, p. 430-431.
Arthur Rimbaud, Illuminations, Folio classique, p. 220-221.
Arthur Rimbaud, Illuminations, Folio classique, p. 221-222.
"Percevoir le mouvement qui, sous nos yeux, va du monumental au virtuel dans la ville qui vient, ce serait sans doute comprendre une des transformations majeures de notre temps. Mais peut-être plus essentiellement, ce que nous devons apprendre ou réapprendre, c'est le mouvement qui va du virtuel au corporel. Jamais une image de synthèse n'abolira un corps de chair. Jamais un réseau de relations ne se substituera à la parole que j'adresse à l'être qui m'est le plus proche non moins qu'au premier venu. Encore faut-il comprendre que cela ne se joue pas simplement dans le tête-à-tête de sujets purs ; cela se joue dans le lieu où je parle une langue, où souvent j'en entends plusieurs, où j'ai mes parcours et mes repères, où j'hérite d'un art de vivre et en découvre d'autres, où je suis un homme ou une femme, où j'ai un travail (et où parfois j'en cherche), où j'appartiens à une génération, où je dialogue peu ou prou avec mes voisins, où on connaît souvent ma profession, ma famille, mes origines, où par l'école les parents forment des liens originaux entre eux par la médiation des enfants. Chaque citadin est ce bouquet d'expériences singulières dans le champ de la vie commune."
Marcel Hénaff, La ville qui vient, L'Herne, collection Carnets, pp.218-219.
"Dans cette traversée toute intérieure aux livres, ce sera déjà sentir la main s'ouvrir et se fermer. Chaque poème est inséré dans une histoire qui se meut. Captif d'un volume invisible, il en subit l'expansion, l'étirement, le cercle. Le mouvement s'ouvre et s'enferme progressivement dans une spirale. Contrainte aléatoire, implacable, qui fait sentir les qualités tactiles du livre, le poids du temps, les pliements de l'espace. " (Michèle Cohen-Halimi, Figuren, Eric Pesty Editeur, 2009 - incipit)
La ville, l'absente de tout cadastre, on dirait qu'elle s'active, derrière le décor, en coulisses, et prépare sur une scène de préférence déserte, dans l'aridité d'arrière après-midis d'août au goût d'universel désastre, à Rome où l'on n'a jamais été si seul, l'une de ses apparitions, lourde machination de féerie baroque.