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mardi 27 janvier 2026

Suites restreintes (11-22)

11.
Suis libre 
de larmes
   
dans la lumière  
parturiente encore
 
de la fin du jour
 
12.
Libre d'alarmes
 
parmi tous les plérômes  
de ruines sur cette terre   
 
13.
Je parle d'ici   

(d’une lumière intacte  
quoique vestigial)
 
14.
Moi, l’éternel enfant
de la fin du jour   
 
Imaginant la haute mer 
(c'est vous) au jusant d'ici  
sur la terre jamais ferme   

15.
Ici j'attends, j'apprends à
le faire comme non faire
ombilical  
 
16.
Pour mon oreille seulement
votre voix d'archive pas morte

enveloppe le nom d' 'attente' 
autrement que celui de 'larmes'
 
17.
(Reliure en attente
du livre, du vivre 
 
 cousus ensemble
de fils lents)

18.
Votre cécité décide
ma surdité à vous suivre
 
(diagonale antagoniste
d'une étrange filature)

19.
Du comptoir où 
vous lisiez j'ai gardé
le souvenir précis
 
(et de vos chaussettes 
tirebouchonnées)
 
20.
Vos doigts caressaient à nos yeux
les reliefs du littéral
au blanc de la page
 
21.
Du temps qui nous scelle
recommencer serait-ce
m'attendre toujours à vous
 
puisé vif par l'ouïe
 dans cette tension source de l'assise 
jusqu'à la verge
 
'comme je vous vois'
truite parmi les carpes
 
22.
Vivre et ralentir
travaux

Dans une attention exquise
à votre revenance
 
Je pourrais par exemple
sur le sable littoral
 
m'étendre jusqu'au vierge 
de votre résonance

Par le ciel digital
serait portée à incandescence
l'empreinte du disparu  

[Blaž Pubek, Suites restreintes. Trente-trois poésies fugitives pour Blanche Selva, Westwerende, Editions Turnèbre, Hors-commerce.]

mercredi 21 janvier 2026

Suites restreintes (1-10)

1. 
Tient 
plus qu'il 
ne promet
 
 tient
moins —
 
'being
many
 
seeming 
one

: Poème


2.
Ténu té
tu il
tient 
à
 
trois fois rien

: Poème

3.
Pari sur
le rien 
tenu 
 
sur 
le nul le
non advenu 

: Poème
 
4.
Jeune homme veux-tu 
produire le sens à sa perte                  

: Poème
 
5.
Jeune homme, ou vieil
(votre coédification fragile)                           
 
Quel âge venu 
à l'autre par l’oreille
par l'ailleurs orificiel 
de quelle voix 
 
Per
sonne adagio
juvénile en tardif 
scherzo

6.
C'est une première fois, et pourtant
 
ne commence ni ne finit
là   Qui ou Quoi

Qui le péril maltais, Quoi la burle éphésienne 

'parvuli, fluctuentes'

: Un dé lance galactique
lance l'accord irrésolu

7.
Un énoncé à ta mer, dit:
'Tu n'iras pas plus loin' 
 
8.
Alors que 
de lame en lame
l'aporie se danse 
de toi 
à moi 
d'un mouvement qui 
eût été — 
                 (j'y viens)
particulaire mouvement
de tes lèvres 
 
9.
— Qui eût tété sur mes lèvres
toutes sortes de choses qu'il faudrait
 
se dire avec cette abondance
de lumière colossienne 
 
10.
Induplicable dire 
m'énonçant te prononçant
 
(puisque nous nous sommes épîtres)

: Poème 
 
[Blaž Pubek, Suites restreintes. Trente-trois poésies fugitives pour Blanche Selva, Westwerende, Editions Turnèbre, Hors-commerce.] 
 

dimanche 15 décembre 2024

Théophane

Autre personnage:       Théophane le Grec

 

Qu'on l'appelle

le distique      l'ordalie      l''arbalète

 

Irrédent jusqu'au ressort même de sa flèche

 

Voudrait      Andréi

(une vocabilité de choses muettes)  


Comme fer   de forge l'immoler

au fournil de sa barbe 

A se demander si       Précocement

 

Ne couvait tôt dans ses veines

ou tard le sang d'un fauve séculier

 

(D'étranges scories dans sa laine

d'alouette jetée à terre par l'orage

 

égorgée à la barbe du siècle para-

sève)

 




samedi 30 novembre 2024

"La poésie de l'écoute

 de qui ne maîtrise ni ne domine. Ne pas dominer une langue n'est pas un handicap ; au contraire, la dominer nécessite une répression et dénote un manque presque irrécupérable. S'immerger dans une langue sans être obsédé par l'idée de la maîtriser, de la conquérir, d'en prendre personnellement (ou même <<subjectivement>>) possession, comme s'il s'agissait d'un bien matériel : voilà peut-être l'espace virtuel de la création moderne." 

[Charles Bernstein, Leçon Stein, VENDREDI 13, 2, juin 1992, page 22]

vendredi 15 novembre 2024

D'un seul trait

                                                                                (Vidi presso di me un veglio solo, Purg. I, 31)


C’est par un après-midi gris tout gris d’inexpérience vécue, et de Klavier-pluviotements, un 19 février, Dise, Neuf, Sang & des poussières,  d’un siècle deux fois millénaire, déjà proche déjà loin, tout proche de sa fin, un de ces jours où l’on part, grispluvieux, sanglotslongs, monotonal d'éparpillement sériel, qu’au sortir seul de la gare, je rencontrai l’arrêt, très vite l'arrêt ; le marquai très vite comme - comme si aveugle je lui obéissais - à la Didascalie kinésique invisible : très vite à l’arrêt ; les yeux alors plantés sur l’affiche où se distribuent brouillent les horaires en longues colonnes chiffrées indéchiffrables, et les trajets en torsades, réticulations de lignes versicolores venant parfois se nouer en grappes de nœuds inextricables, Va comprendre. Mes mâchoires claquent, j’ai la fièvre, et j’ai perdu mes yeux ; l’un de verre et l’autre qui voit regardent, regardent sans voir la moitié, toute cette opacité voire qui m’entoure. Nombreux sont les voyageurs autour, en attente dans la grisaille d’un jour ordinaire, autochtones pour la plupart et indifférents tous, oui tous, mais certainement, à ma perplexité, à ma fièvre, à l’évidence de ma détresse qui pourtant se voit ! Pourquoi oui tous, ne me voyez-vous pas ? M apostrophe muette même ainsi m’apostrophe : Pourquoi ne vouloir pas m’aider ? Soudain je vois près de moi un homme que je n’ai vu pas vu venir, l’hypothèse de quelqu’un — alcun — qui me demande, dans ma langue, mais je n’ai prononcé aucune parole dans la ville étrangère, s’il peut m’être d’aucun secours. D’aucun — vêtu, aliquem unum, cinq pieds six pouces, d’un imperméable jaune, fermé par une ceinture jaune plus clair qui lui serre la taille — Le secours, venu à mon secours ? Il vient à moi, est venu, without observation. Les mains dans les poches de son imperméable il parle, il me parle d’une voix chaude ; rien de pressant dans cette voix, qu’on dirait comme désemparée d’avoir seulement à s’adresser. Ni jeune, ni vieux, les deux voyelles de ses yeux prenant aussitôt la couleur du service, sourcils enfoncés, m’interrogent derrière la monture de corne de ses lunettes rondes et noires, avec surprise, avec une espèce de détresse hirsute aussi, jusqu’aux poils de son bouc de poivre où le sel est déjà venu semer, le cheveu rare est ras, il est là, devant moi, seul aussi, il a l’air souffrant, comme je m’en aperçois, aussi seul qu’on peut être là sans l’être, et il insiste, Puis-je être à vous de quelque utilité ? Quelle est l'adresse de votre destination ? avec une espèce de gravité, comme si cette destination réellement lui importait. Un léger sourire flotte sur ses lèvres. — Hôtel Olympic, dis-je. Le hasard voulut que nous prissions le même tram. Sa boiterie au moment d'y monter et, au moment de prendre congé, la carte de visite qu’il me tendit. Cela me parut tout à fait anachronique. Je vous remercie vivement fis-je, m’inclinant presque, anachroniquement, à mon tour, je ne sais pourquoi ; je l’ai conservée depuis entre les pages de ce cahier bleu qui me tenait lieu alors de journal. J’aimais tout de suite sa fine cravate serrant son col claudine — et puis son visage, à qui je repenserais le soir à l’hôtel, a ce beau vibrato — et jusqu’à ces deux, trois gouttes sur la peau parcheminée de son cou.