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dimanche 13 juillet 2025

Détail, agrandissement

 "La nuit tombe vite. Cosmo allume la lampe et déploie sa carte (...). Il pointe du doigt l'une des nombreuses taches blanches et dit : Nous sommes maintenant à Jéricho." 

(W.G. Sebald, Die Ausgewanderten, 1992/Les Emigrants, Actes Sud, 1999, page 171.)

mardi 11 juillet 2017

Relations d'un voyage vers L. (9)



*****, &c.






C.,

moment reporté, remis, puis élaboré plus loin : c’est redire le temps de voyager, de se transporter, de dévisager – toi, comme tu portes ce que j’envisage aussi, ici déjà, et sans doute, sûrement, bien, ainsi que tu sais le faire.
Je suis, comme beaucoup trop souvent, dans la lenteur, l’abstraction des menues choses quotidiennes, l’hésitation, la rêverie projective, à l’arrêt, sentinelle de base-arrière. On songe rarement à la vitesse en elle-même, en calant départ-arrivée,  à ce qu’elle fait travailler dans la reproduction mentale des images, vignettes sériées du vagabondage, de la déambulation, si j’en supprime origine et but, fins. Vitesse de sédimentation, comme on dit en analyse sanguine, quand bien même cela n’a aucun rapport avec le flux : il y a ce qui pousse et ce qui se dépose. Rétine comme un lieu actif, œil mouvant, scrutant – sentinelle, disais-je, astronome, avec réglage du télescope, de la focale, mouvements brefs rapide, mise au point, myope et hypermétrope, correction à l’instant, vue d’ensemble et gros plan – kino eye. Et puis, dans une liaison parfaite, la plaque sensible, dessin de lumière, nitrate d’argent, dépôts successifs de pigments sur la surface toilée, comme une chute, obliquité des photons, un travail dans les strates. Et c’est là que se jouent les rapports entre durée et mouvement, dans ce qui se transfère malgré nous, y compris dans ce qu’il y a de plus actif et volontaire, ce qui se déploie sur la surface miroitante de la mémoire-corps. On jouera plus tard à ce qui se révèle : apparition lente du spectre coloré dans l’émulsion. Une mousse, bulles d’étonnements – tiens !... je n’avais pas vu, pas regardé, fait attention… –, fige, précipite ce qui va rester : amas désordonné de corde, palans, voiles aux noms exotiques, poissons variés, si l’on navigue – et c’est un peu ça l’histoire de L’Île au trésor : qu’est-ce qui reste quand l’aventure est terminée, qu’est-ce qui justement survient ?
Mais je m’y égare, c’est mon usage maladroit, gaucherie coutumière, comme si partir m’était déjà perte, errance – mais avons-nous partagé autre chose, dans les sinuosités de nos rencontres aléatoires ?
Tu te souviens sûrement de cette exposition que nous avions visitée il y a quelques années, chacun de notre côté, dans des mouvements un peu désordonnés qui nous faisaient parfois nous croiser, sourires un peu gênés et observation de l’autre en train d’observer. En sortant, nous avions été boire un thé – un earl grey dont j’associe maintenant systématiquement la parfum de bergamote à ce moment – et nous avions recomposé un regard commun, avec le manque et le ressouvenir. C’était comme revoir deux fois. Nous nous étions promis d’y retourner, mais nos occupations avaient pris le dessus.
J’y reviens parfois en songe, laissant au manque sa place, fantôme de rien,

et toi, dans le regard, la reconstruction, allure constitutive, etc.

(illisible)


PS : Peu à peu, les racines de l’orchidée se dessèchent, les feuilles se strient de ravines, les fleurs s’étiolent, les pétales pendent un peu. La faire tremper, comme on ressuscite.

lundi 10 juillet 2017

Relation d'un voyage vers L. (8)



*****, &c.






C.,

ton atelier : je me souviens que tu y fabriquais, par gestes méticuleux, précis, de petits moteurs, mouvements perpétués, mécanique circulaire, machines pour rien. Une songerie en actes – toi, en souhait, dans le rayonnement, cet enthousiasme répété.
Retraçant, de mémoire, un autre parcours, projeté, rai lumineux, je m’aperçois qu’il se double toujours d’un itinéraire bis, en exposant, aspiration presque inconsciente ou inclinaison vers l’ouvert. Une présence conjointe se transporte en parallèle, accompagnement comme un bourdon, un drone sonore, insecte volant en retrait, en regard, comme on dit sur le bout de la langue ou dans un coin de la tête. Doublement de la ligne continue du déroulé, la vision se présente doublée, ivresse du va-et-vient entre les images reçues et données, on pense à l’hôte, Janus biface et duplice, dans le décalage infime qui change tout l’ordre des choses. Route de la route, lieu du lieu, il s’y trouve systématiquement emporté dans une aspiration différente, autre et altérée, à moins que l’acuité s’en trouve développée, par un effet de réfraction curieuse, volontaire dans cet effort vers notre altérité interne – à moins que ce ne soit  l’image de l’autre – toi comme dans une visée retardée, échafaudée dans une combinaison d’abstraction et de sensualité de l’œil, objet de la saisie. Je ne suis pas sûr d’être très clair, et cela te ferait sans doute sourire – bavardage ramassé, bégayé, balbutiements.
Il est parfois difficile d’exprimer son point de vue, lorsque justement il se situe dans la distance qui nous sépare de deux perceptions ou jugements. Je tâche, du moins, d’y trouver ma place et d’y préparer la tienne, à défaut de la partager. Une incompréhension mutuelle s’installe parfois mais redonne sens à une complicité par vagues, virtualité franche et perpétuelle, je crois, dans l’affection qui nous lie en micro-communautés.
Regard commun, fléchage virtuel – c’était peut-être ça, dans l’idée.
Une nuit, nous avions observé le ciel, dans une campagne presque totalement dépourvue de nuisances lumineuses. C’était dans la période où nous traversions les Léonides et pendant de longues minutes, assez inattentif ou bien mal orienté, je ne pus percevoir aucune étoile filante, alors que tu en voyais plusieurs. Bougonnant, je t’accusai de mentir, et tu me plaisantas sur cette mauvaise foi. Puis nous en aperçûmes une au même moment, cette traînée de lumière scellant une réconciliation dans notre petit jeu un peu théâtral.
 C’est ainsi que se constitue le temps précieux de la connivence, du règlement accepté, reproduit comme un pas de danse, leste et de biais, dont tu sais si bien jouer, appropriation dans la convergence des gestes, bras et mains dans une chorégraphie des regards.
Partage des tâches conventionnel, pour nous y retrouver, cet entre,

te laisser t’y adonner à ta promenade, suivant le lit des rus, ruisseaux, rivières, etc.

(illisible)


PS : Une orchidée est posée près de la fenêtre, fleurs un peu obscènes dont la couleur rose et violacée, vive, tachetée, durable, m’enchante néanmoins, dans l’idée du cycle, qui n’est pas tout à fait la fatalité résignée du bouquet, traces, dès la coupe, de poussières.

samedi 17 décembre 2016

Relations d'un voyage vers L. (7)



*****, &c.






C.,

fantôme dans je désire – t’imaginer lisant dans la cuisine, dans l’atmosphère parfumée par les aromates et les épices que tu utilises en tâtonnant, bricolage et improvisation, dans une concentration souriante.
Il me faut suivre, reprendre ce chemin, l’imaginer, dans une transparence visée, une fabrique d’images en mouvements – un peu, sans doute, comme on recompose une expression dans l’affect, ou un double élan de déposition-composition, un jeu de taquin auquel manquerait une pièce maîtresse ; les choses ne vont jamais complètement comme on le souhaite. Je repense une berge, tel tronçon du halage le long du canal, brève pause de la photographie, les grains de lumière sur une pellicule pas totalement apprêtée – mémoire de particules en mouvement. Songerie plutôt que pensée, un spectre d’air, jouant de la démarche, de la pression des choses, des strates dans la luminosité, l’ordonnancement des couleurs, des bruits, glissements de terrain sous la paume oculaire, contournement du verre, plantes et bruits dans un détachement d’ensemble, telle perception de monochrome en variation, écran parasité, surimpressions d’images, ou une irisation. Il y est question de faire vrai, d’y botter en touches fines. On ne voit jamais vraiment ce qu’on photographie, c’est un lieu commun, ce serait une ligne de partage, une démarcation invisible, léger retrait, on file en douce, conditionnel : un vent léger brouille le maillage des molécules, instaure un nouvel emplacement dans le déport léger de l’observateur – calmes plats vers l’Équateur, un capitaine les développe dans son journal de bord : mer égale, une itinérance en blocage, stoppage-étalon.
Je repense à ce moment anodin – scène plutôt qu’image – où, devant une tasse de thé russe, au milieu des conversations dans un café un peu bruyant, ton œil devint fixe, absent assez longtemps pour qu’on s’en rende compte, mais sans que ne s’installe la moindre gêne, un bref laps suspendu. Le regard, lui, ne se pose pas, sans cesse en mouvements internes, lieu d’échange et d’objectif. Membrane poreuse. Et puis tu revins, clignements et ajustement focal. Se débrouiller.
 On se demande parfois ce que l’interlocuteur, dans des moments comme celui-ci, dévisageait dans cet autre extérieur. Venelle dans la conversation. De cette ignorance, comme on répond à côté, il se ferait une durée, une organisation dans la suite des réponses qui parviennent. Une drôle de cuisine, toujours à reprendre, en raccourcis.
Destinataire multiple, centré au premier, autours de riens, grésillement électrique dans l’appareil de radio, il s’y télescope une forme de brouillage – ou une brume sur la rivière en contrebas,

tu t’y promèneras, à faire le refaire d’un geste de saisir l’air, nœud à distance, etc.

(illisible)

PS : J’ai recueilli les roses dans une coupelle, pourpre tournant au brun, vers le sec, une décomposition lente à l’extrême, substrat vain, dépourvu – moquer cette collection de poussière, coque d’agrume, un régime ancien.

mercredi 30 novembre 2016

Relations d'un voyage vers L. (6)



*****, &c.






C.,

wagons dans la rumeur au gré du train du vent, que j’envisage porté vers toi, aux loins dans une sonorité franche – real jazz –, soufflé des débordements dans un saccadé somme toute continu : il nous faudrait parler de technologie, rythme tempérable, staccato.
Calcifier une distance, un ensemble de lignes, discontinu, ou un moment, temps donné : le double cône des stalactites et stalagmites – t et m – formé par la chute intermittente des goutes, jusqu’à former une colonne concave, une idée de la perspective peut-être. La mnémotechnie mise en volume. Des spires, dirait-on, une statuaire involontaire, au toucher humide et doux, dans une friabilité à l’acide. Le dépôt que je forme ainsi n’a sans doute pas plus de raisons, dans ce qui converse. Planification en reflet, pourrait-on imaginer, dont l’angle d’attaque modifie sans cesse la perception de tel ou tel objet. C’est comme joindre les deux bouts : former un cercle. Je me demande si selon la place de l’observateur et une surface assez plate, les rails formeraient un long triangle, en anamorphose, dans les confins de l’œil. Une notion de limite, comme dans ces équations qui figurent l’infini et que j’avais eu tant de mal à comprendre, avant d’en découvrir par hasard une application concrète bien que spéculative. Faire comme on peut.
Deux souvenirs d’enfance, que, sans doute, ratiocination, je t’ai déjà racontés :
J’ai vécu près d’un bosquet-jungle, prévoir les lions tigres et autres fauves – il en allait comme d’une guerre, mitraillette et raquette-de-vacances, il en allait comme ça du bois touffu, de ce que je voyais comme un espace inexploré (de fait un endroit pas encore réhabilité, absorbé peu après par les quartiers à l’entour), il en allait ainsi en rêve – un découvreur de fiction cheap en miniature, comme on joue aux petites voitures. Dur comme fer.
Il a fallu quelques années pour que ma fièvre exploratrice se réveille à nouveau : une fausse carte, dans un pseudo-Stevenson sur fond de Triangle des Bermudes, une schématisation simple donnant cadre au récit. Fac similé d’une mimesis. C’était tracer, faire une liste : hélicoptère, cordages variés, sac à dos, talkie-walkie, antenne relai, satellite espion, couteau suisse. Provisionner sans qu’advienne, mais quelle énergie partagée ! La bande de copains-pirates en mouvements oniriques. On s’imaginait, en miroir du récit, aller-retour dans la fiction mémorielle en projet. Un troc.
On ne se refait pas, la posture juste change, en léger décalage, comme sans doute tu le sens, inconsciemment. Telle naïveté que nous nous offrons, parfois en lieu de s’entretenir, ici, ce dont je te conviens, du moins en idée,


d’une somme à stratifier, déposer, vers toi.

(illisible)


PS : Roses prégnantes avec ce rouge dont tu sais mon plaisir, dans leur liaison avec une certaine durée, temporalité au chimisme peu décelable. Je remplis le vase chaque jour jusqu’au dessèchement inéluctable.

mercredi 13 juillet 2016

Relations d'un voyage vers L. (5)



*****, &c.






C.,

y – ce lieu d’écrire, la lettre – reprendre sans cesse le même désir ténu qui nous lie dans cette trame : répétition polymorphe d’un rien de plénitude que tu agréeras, en pensée de saute-mouton, intervalles imaginés guillerets.
Advenir dans la prévision de l’inattendu, du pénultième, n-1. J’achève de prévoir une fluidité qui formerait un souvenir à terme : j’ai pris ce matin la route, jusqu’à arriver, le soir à destination. C’est faire sans l’accident, la panne, l’imprévu, la blessure ou la faille dans le raisonnement prédictif, l’attaque de la diligence, le naufrage et la fabrication d’une embarcation de fortune, pirates et sioux, hurons, iroquois, le dernier des mohicans et se retrouver marronné ici, avant terme, avant même le départ. L’aventure, dit-on, est au bout de la rue. J’y vois plutôt un cul-de-sac à ouvrir, dans l’anticipation des diverses voies, se creusant comme les racines d’un arbre, avec les intersections, les ramifications d’usage, les multiples radicelles qui ne mènent nulle part, avec une démarche pataude, hésitante, à venir. Le survenir plutôt que l’avenir, au fond. La boule de cristal est sphérique : cassée, on en voit la forme fermée, incurvée, et tout juste bonne à recueillir l’averse – il fait aujourd’hui un temps pluvieux, ici. Je diverge, divague, en boucle dans la remise, où je cherche les outils, le couteau suisse idéal. Je souris avec toi devant cette poignée de kilomètres dont je me fais une montagne de sable.
Tu m’indiquais le passage du tunnel creusé sous la colline, un peu au sud-ouest d’une ville en contrebas, avec les vestiges métalliques d’une économie florissante : le monumental des poutrelles, des ponts, tourelles d’exploitation, rongés maintenant par la rouille, qu’on se prend à vouloir conserver, comme témoignage, cela impressionne, géométrie et jungle d’acier, on ne sait pas trop, dans la banalité du sentiment exotique. J’ouvrirai l’œil. L’écarquillerai peut-être. Tu me disais que ce passage marquait toujours un changement net dans la météorologie, températures plus basses, pluie plus dense, nuages, verglas, selon les saisons… Tu imagines dans cette élévation légère du terrain un mur infranchissable qui marquerait un temps nouveau, une chronologie atmosphérique dans la géographie. Tu en fais une frontière, détermine cet ailleurs où la familiarité nous serait, chacun de notre côté, une étrangeté : un territoire fait corps. Cette peau est évidemment une fiction, et tu en joues comme d’un miroir, un conte à ta mesure.
Malhabile, tu le vois, sur les lèvres, un sifflotement, sourire


dans ta direction, une préposition.

(illisible)


PS : les pétales fins et fuselés jonchaient ce matin la petite table qui supporte, dans un coin de la cuisine, le vase dont j’use pour les bouquets successifs, que je jette dans la répétition : regarder ce dépôt.