samedi 31 octobre 2009

An Ordinary Evening in New Haven

"Épargnez-moi, je vous prie, les notes biographiques, écrivait le poète américain Wallace Stevens au directeur de la revue The Dial en 1922. Je suis un homme de loi et j'habite à Hartford. Mais de tels faits ne sont ni amusants ni révélateurs". Tout au plus pourra-t-on faire remarquer, avec Serge Fauchereau (Lecture de la poésie américaine) que "d'un point de vue littéraire, le seul fait remarquable de cette vie est que tout y arriva relativement tard". En effet, Harmonium, le premier recueil, paraît en 1923, alors que son auteur est âgé de 43 ans. De son côté, Pierre-Yves Pétillon (Histoire de la littérature américaine, 1939-1989) se plaît à établir un parallèle entre le poète et le romancier Henry James : pour l'un comme pour l'autre, suggère-t-il, l'efflorescence tardive de l'oeuvre fut la plus somptueuse. À partir de 1937, Wallace Stevens compose une série de longues méditations qui feront tout simplement de lui un poète majeur de la littérature américaine depuis les origines : Notes toward a Suprem Fiction (1942), The Owl in the Sarcophagus (1947) et An Ordinary Evening in New Haven (1949) dont nous proposons maintenant un extrait :

"Suppose these houses are composed of ourselves,/ So that they become an impalpable town, full of/ Impalpable bells, transparencies of sound,/

Sounding in transparent dwellings of the self,/ Impalpable habitations that seem to move/ In the movement of the colors of the mind,/

The far-fire flowing and the dim-coned bells/ Coming together in a sense in which we are poised,/ Without regard to time or where we are,/

In the perpetual reference, object/ Or the perpetual meditation, point/ Of the enduring, visionary love,/

Obscure, in the colors wheter of the sun/ Or mind, uncertain in the clearest bells,/ The spirit's speeches, the indefinite,/

Confused illuminations and sonorities,/ So much ourselves, we cannot tell apart/ The idea and the bearer-being of the idea."

Wallace Stevens, An Ordinary Evening in New Haven, II, in Collected poetry and prose, The Library of America, p.397-398.

En français, on pourra notamment lire : Harmonium et Avant de quitter la pièce, aux éditions José Corti, ainsi que Idées de l'ordre, à l'Atelier La Feugraie, dans une traduction de Claire Malroux.

mardi 27 octobre 2009

Matière du souffle

"Laisser être l'indéfini, l'indistinct du blanc ou du silence de l'image, n'est-ce pas la seule rectitude possible du langage pour la réserver, afin que la parole ne soit pas en défaut ? (...) Aussi indéterminé - et, pour ainsi dire, inconsistant - que l'est le fond blanc de l'image, l'air de la phonè est cette qualité multiple du matériau brut de la parole, sans laquelle ses mots n'auraient pas de sensation de leur possible figure (dans l'Odyssée, les mots se tracent parfois dans l'air au point de devenir choses de l'air) et qui les défait ou les transforme selon la force et la tonalité du souffle."
Pierre Fédida, "Le souffle indistinct de l'image" (1993), Le Site de l'étranger, PUF.

lundi 26 octobre 2009

Skyscape (instantané jaune - bis)

Pour Christophe





Skyscape (instantané jaune)

Pour Christophe

soleil sur jaunes et jaune reflet
cables électriques profilant l'immeuble
le ciel d'horizon ashbery

vendredi 23 octobre 2009

Espace du livre

"Dans cette traversée toute intérieure aux livres, ce sera déjà sentir la main s'ouvrir et se fermer. Chaque poème est inséré dans une histoire qui se meut. Captif d'un volume invisible, il en subit l'expansion, l'étirement, le cercle. Le mouvement s'ouvre et s'enferme progressivement dans une spirale. Contrainte aléatoire, implacable, qui fait sentir les qualités tactiles du livre, le poids du temps, les pliements de l'espace. " (Michèle Cohen-Halimi, Figuren, Eric Pesty Editeur, 2009 - incipit)

L'espace qui s'ouvre et se ferme à mesure que se meut chaque élément parmi les autres, créant son propre espace dans le livre, les "bords" de celui-ci, tout en subissant ses limites, pourtant en extension à mesure. Le lieu de la lecture, de l'expérience, à la fois quotidienne, tactile, prosaïque, et d'une profonde abstraction. Voilà qui donne envie de se replonger dans la tétralogie de Claude Royet-Journoud.
Jeu: remplacer "livre" par "ville".

mardi 20 octobre 2009

Sunrise in Suburbia

Et alors un beau matin on remarque une nuance :
Tout à coup dans la crasse de la cité et les diverses
Idées de l'ordure, le ciel bleu se dresse et
Il s'y trouve un soudain intérêt :
Couché sur le duvet, proche de l'ombre-verdure,
Au sortir de la trentaine ayant eu vent de la vraie source :
Visage à poser un baiser et les merveilleux cheveux retombant en boucles
Pour former des marges qui prennent soin de vous et sont balayées à nouveau en l'air comme des branches
Pour former une réelle intimité
Et les petites choses qui éclairent le jour
L'aménité d'actes longtemps oubliés
Qui forment notre histoire et notre foi
Et le départ à la nuit, proche des océans, comme l'effondrement de la mort.

John Ashbery, Lever de soleil suburbain, traduit par Michel Couturier, in Vingt poètes américains, Gallimard, 1980.

lundi 12 octobre 2009

Skyscape (le ciel s'éloigne)



Un monde lointain -
dans le jaune presque pur
le nuage peint

(Photographie tirée de Araki, Skyscapes, Zurich, Codax Publisher, 1999)

Haiku, une écriture du désastre


Dans un dernier chapitre intitulé Hors Saison de leur anthologie du Poème court japonais d'aujourd'hui (Poésie/ Gallimard), Corinne Atlan et Zéno Bianu composent, mêlant les voix de différents poètes japonais ayant tous ou presque vécu la fracture de Hiroshima, une poignante méditation sur le Japon d'après. Voici quelques fragments détachés de ce discours de la désolation :

Camélias d'hiver/d'un pays vaincu -/ la guerre est perdue (Hino Sôjô)
Pendant un moment/on ne la voyait plus/la terre de mon pays détruit. (Watanabe Hakusen)
Dressée/ contre un ciel impassible/ la couronne funéraire noire (Sumtaku Kenshin)
Les oiseaux vagabonds/traversent une terre/noire (Shôno Takeshi)
Pas un souffle/si ce n'est celui des vipères/en hibernation (Kaneko Tôta)
La ville au bout du "Courant noir" -/manifestation anonyme/dans le calme (Sakagushi Gaishi)
Près de la gare/ j'ai trinqué/ avec cette époque aveuglante (Hoshinaga Fumio)
Auprès de ma femme/qui ne peut plus manger ni boire/ j'hiberne (Mori Sumio)
Plus la nuit s'approfondit/plus le charbon/montre ses veines (Nakatsuka Ippekirô)
Course des nuages -/est-ce le bruit du bois mort/ou la crémation de mon père ? (Ôgushi Akira)
Ce bruyant nuage noir, dis-tu, un vol d'étourneaux ?/ l'hiver pourtant le sait/ le ciel ici est sans oiseaux (Kobayashi Miike)

Apocalypses (Du Japon)

"Souvent, note encore Philippe Forest, le désastre le plus personnel est nécessaire afin d'ouvrir les yeux au grand cauchemar enveloppant de l'Histoire". Pour Araki, la disparition de son père en 1967, suivie sept ans plus tard par la mort de sa mère, fut l'occasion d'une telle prise de conscience. Entre ces deux dates, en effet, Araki conçoit ses premières séries photographiques sur Hiroshima et Nagasaki. "Les plus frappantes de ces images ont été soumises, explique Forest, à une opération comparable à celle qui consiste à les exposer à un traitement qui les dégrade, qui les corrompt, qui les détruit presque. Ainsi les photographies faites pour Le Chant des Cigales ont-elles été développées en poussant jusqu'au point d'ébullition le bain chimique dans lequel elles étaient trempées et en ne les retirant de celui-ci qu'au moment même où le film allait fondre tout à fait - si bien que l'on croit voir en elles, de l'aveu même du photographe, des images exposées au feu et au rayonnement d'une explosion nucléaire" (Araki enfin, p. 42).

samedi 10 octobre 2009

Tokyo Élégie

Avec Araki enfin (Gallimard, Art et artistes, 2008) Philippe Forest poursuit sur le Japon une investigation commencée en 2001 avec une série d'études consacrée au romancier Kenzaburo Oé (Ôé Kenzaburo, légendes d'un romancier japonais, chez Pleins Feux) et continuée chez Cécile Defaut avec La Beauté du contresens (2005) et Haikus, etc. (2008). Chez le même éditeur, une pièce radiophonique, 43 secondes, évoquait Hiroshima tandis que Nagasaki était au coeur de la troisième partie d'un admirable roman, Sarinagara (Gallimard, 2004).
L'originalité du livre ici consacré au photographe japonais tient à son ambiguïté générique : selon les termes de Philippe Forest, une "fiction romanesque et critique". Sur l'oeuvre photographique d'Araki, voici donc un essai hybride, qui se lirait d'ailleurs moins comme un roman - encore que la fiction y ait sa part - qu'à la manière d'un poème. L'auteur subdivise en effet son livre en trente et un chapitres, comme une strophe de waka (composée de trente et une syllabes). Chaque chapitre étant lui-même découpé en sept paragraphes et illustré d'une photographie. Se dessine ainsi "un portrait fictif et fragmentaire d'Araki" qui permet de suivre de leurs débuts jusqu'à nos jours les développements d'une oeuvre mondialement célèbre peut-être, mais hâtivement réduite à quelques clichés (la photographie érotique pour parler vite) et au fond, si mal connue.
Sait-on par exemple qu'Araki est un remarquable portraitiste de Tokyo, la ville où il est né, où il aura presque exclusivement vécu, et que de cette exclusivité une longue liste d'albums porte le témoignage, souvent mélancolique ? Dans Tokyo ereji (Tokyo élégie, 1981) et Tokyo wa, aki (Tokyo est l'automne, 1984), entre autres exemples, Araki photographie "une ville en perpétuelle transformation", "ville plusieurs fois détruite et plusieurs fois reconstruite" qui, comme le Paris de Baudelaire et d'Atget, change plus vite, hélas ! que le coeur d'un mortel. Oui, elle a bien été prise par Araki, la photographie de ce vieil homme avec sa canne, "qui fut le promeneur et le témoin d'une autre époque". Le long des rails d'un tramway désaffecté où sont installées les tables d'un café moderne, il s'avance incertain, étranger dans un paysage urbain que l'on soupçonne pour lui Unheimliche, infamilier, dans ce curieux mélange d'égarement et de distinction que lui donne l'élégance à la fois discrète et sévère de sa toilette. Le hiératisme non pas hautain, mais lointain, presque spectral, qu'impose son maintien, évoque la silhouette d'un flâneur quelque peu dandy (raffiné même de dos), - lente allégorie en quoi la photographie le fige.

vendredi 2 octobre 2009

Analyse spectrale de Venise

Sur l'analogie d'Ingeborg Bachmann, si séduisante, dans un essai intitulé De l'utilité et de l'inconvénient de vivre parmi les spectres, Giorgio Agamben propose une variation, au sujet de Venise. Habiter Venise, écrit-il en substance, c'est comme étudier le latin, essayer d'ânonner une langue morte. Si l'on peut se livrer un moment à ce petit jeu analogique, il faut pourtant se défendre de s'y abandonner tout à fait, comme à une facilité de la pensée, sous peine de faire fausse route. C'est pourquoi le philosophe reprend bientôt et raffine sa réflexion, en remarquant qu'il ne faudrait jamais dire qu'une langue est morte, puisque d'une certaine manière elle parle encore et qu'on la lit, fut-ce avec difficulté et à l'aide d'un dictionnaire. Il serait préférable d'appeler ces langues spectrales, ou encore de parler à leur sujet de langues fantômes ou de fantômes de langues, puisqu'elles ne sont plus que sur le mode de la survivance, grâce à l'attention que leur portent quelques individus qui, pour les apprendre, se font un peu à leur tour couleur des morts. Mais si je peux apprendre, étudier, cette langue spectrale, la parler, je ne le pourrai jamais. Pas davantage qu'Ulysse aux Enfers ne peut étreindre l'ombre de sa mère. Parler la langue spectrale est impossible, tout simplement parce que dans cette langue je ne peux prendre la position de sujet. Elle exclut la voix vive. Nul je ne s'y adressera jamais à aucun tu, de vive voix. Langue sans locuteur donc, d'une certaine manière langue de personne, puisqu'aussi bien elle est sans souvenir de ses destinataires d'autrefois. Si l'on revient à la ville européenne, en tant que hantée par le sens et la culture, il faut expliquer pourquoi Venise peut être dite à son tour spectrale. C'est tout d'abord qu'elle parle une langue que nous sommes de moins en moins capables d'entendre, suggère Agamben. Un spectre étant un être intimement historique : de même la ville, espace qui porte toujours avec lui une date, est un lieu saturé de signes et de signatures que le temps pose et dépose sur les choses : Ainsi, dans la ville, tout ce qui s'est passé dans cette calle, sur cette place, dans cette rue, dans cette fondamenta, dans cette venelle, se condense et se cristallise d'un coup en une figure tout à la fois labile et exigeante, muette et séduisante, amère et distante. Cette figure, c'est le spectre ou le génie du lieu.
Mais la spectralité, Agamben y insiste, est une forme de vie exigeante : la vie du spectre est la condition la plus liturgique et la plus ardue qui soit, qui impose l'observation de codes intransigeants, de féroces litanies. De cette condition, Agamben décrète que les spectres refoulés que nous sommes (nous, contemporains) sont exclus, pour en être moralement, intellectuellement, esthétiquement indignes. L'article commence d'ailleurs de façon significative par la mention d'un discours de Manfredo Tafuri prononcé à l'Institut d'architecture de Venise en février 1993 dans lequel est stigmatisée l'indécence d'une politique de la ville qui consiste à farder un cadavre pour le vendre au rabais, ou pire encore, l'outrager, pour le montrer aux touristes contre de l'argent. (Entre les lignes, et parmi beaucoup d'autres, c'est certainement l'actuel maire de Venise, Massimo Cacciari, autre philosophe italien éminent, qui se voit ici mis en cause). Plus loin, Agamben pestera contre les restaurations qui dragéifient les grandes villes européennes, en effacent les signatures, les rendent illisibles. Au final, c'est un étrange rapport à la ville que semble prôner le philosophe : lettré assurément, et par là inactuel, mais d'un pessimisme politique profond, qui se manifeste par un certain mépris dans lequel l'auteur englobe à peu près tous ses contemporains : à commencer par les Vénitiens eux-mêmes, qui n'aimeraient pas leur ville, parce qu'il est difficile d'aimer une morte, en passant par les écrivains qui écrivent si mal parce qu'ils font semblant que leur langue est vivante, les parlementaires qui légifèrent si mal parce qu'ils doivent faire croire en une vie politique à leur nation larvaire, etc. On regrettera qu'une pensée du déclin prenne, dans les dernières pages, le pas sur l'interrogation théorique du présent que l'auteur appelle par ailleurs de ses voeux dans un autre essai de Nudités précisément intitulé Qu'est-ce que le contemporain ? On aimerait rappeler ici avec Georges Didi Huberman (Survivance des lucioles paraît ces jours-ci aux éditions de Minuit) que déclin n'est pas disparition et que le pessimisme peut être organisé, comme l'écrivait Walter Benjamin.

jeudi 1 octobre 2009

Tire ta langue


"Ingeborg Bachmann a comparé une fois la langue à une ville, avec son centre historique, ses zones plus récentes, ses banlieues et, pour finir, ses périphériques et ses pompes à essence qui font partie elles aussi de la ville. La ville et la langue renferment la même utopie et la même ruine, nous nous sommes rêvés et nous nous sommes perdus dans notre ville comme dans notre langue, elles ne sont rien d'autre que la forme de ce rêve et de ce désarroi."
Giorgio Agamben, Nudités, Payot, Bibliothèque Rivages, p. 72.