samedi 16 septembre 2017

Lettre à Mme ***

"Plus je m'examine moi-même, plus je reste convaincu qu'il y a dans notre jeunesse un moment décisif pour notre caractère. Je ne sais à quoi cela tient, à un mot peut-être, à une circonstance, à un petit malheur ou à un petit succès ; à un souffle, à un léger coup de vent qui jette ces plumes-là du bon ou du mauvais côté et presque sans retour. C'est ce hasard de rien qui résout l'enfant bien né à suivre son cœur, l'enfant mal né à lutter contre le sien ; voilà la première ligne de l'histoire de leur vie écrite, et tout le reste tiendra quelque chose de sa couleur. Une petite fille jolie comme un cœur me mordit à la main, son père à qui je m'en plaignis, lui troussa sa jaquette devant moi, et ce petit cul-là m'est resté et me restera dans la tête tant que je vivrai. Qui sait son influence sur mes mœurs ? Qui sait son influence sur les mœurs d'un autre enfant moins réservé, plus fougueux, moins pusillanime que moi ?"  (Denis Diderot, cité in Starobinski, Diderot, Un diable de ramage, Gallimard, p. 319)

lundi 4 septembre 2017

John Ashbery (1927-2017)

"and the dead-letter dissolves in the blue acquiescence of spring"

jeudi 24 août 2017

Une scorie (pour Jacques Roubaud)

(Elle figure calme
dans l'herbe,    re

nouée)

(Elle respire encore
au bord du chemin

que tu savais)

dimanche 20 août 2017

Collectorium

D'une branche de chêne au sol, 3 feuilles (du vert
la surface d'évanescence dans jaune bleu-
issant, avec du roux, des zones d'incandescences)




(emportées,      poche gauche du pantalon)



2 orvets morts sur le sentier, 1 petit mince (thread,
silverytout d'abord, puis 1 autre, du genre gros tube, gleaming grey






samedi 19 août 2017

Idée du rêve (Binswanger)

"Mais on voit que, si cette interprétation est exacte, le sujet du rêve n'est pas tant le personnage qui dit 'je' (dans le cas occurrent, une promeneuse qui arpente les bords interminables d'une plage), mais c'est en réalité le rêve tout entier, avec l'ensemble de son contenu onirique ; la malade qui rêve est bien le personnage angoissé, mais c'est aussi la mer, mais c'est aussi l'homme qui déploie son filet mortel, mais c'est aussi, et surtout, ce monde d'abord en vacarme, puis frappé d'immobilité et de mort, qui revient finalement au mouvement allègre de la vie. Le sujet du rêve ou la première personne onirique, c'est le rêve lui-même, c'est le rêve tout entier. Dans le rêve, tout dit 'je', même les objets et les bêtes, même l'espace vide, même les choses lointaines et étranges, qui en peuplent la fantasmagorie. Le rêve, c'est l'existence se creusant en espace désert, se brisant en chaos, éclatant en vacarme, se prenant, bête ne respirant plus qu'à peine, dans les filets de la mort. Le rêve, c'est le monde à l'aube de son premier éclatement quand il est encore l'existence elle-même et qu'il n'est pas déjà l'univers de l'objectivité. Rêver n'est pas une autre façon de faire l'expérience d'un autre monde, c'est pour le sujet la manière radicale de faire l'expérience de son monde, et si cette manière est à ce point radicale, c'est que l'existence ne s'y annonce pas comme étant le monde. Le rêve se situe à ce moment ultime où l'existence est encore son monde, aussitôt au-delà, dès l'aurore de l'éveil, déjà elle n'est plus." 

(Michel Foucault introduisant Le rêve et l'existence de Ludwig Binswanger, in Dits et écrits, Gallimard Quarto, tome 1).

vendredi 18 août 2017

Winter

           (source : Poetry, A Magazine of Verse, June 1926, volume XXVIII, number III / Poetry foundation.org
                              

Make it strange !

@ 1 - "La langue dans laquelle on traduit (…) n'est pas la langue d'arrivée, elle-même, la propre langue du traducteur, mais cette langue réfléchie dans le miroir de la langue autre, celle de l'original ; la langue originelle transmettant au texte traduit non ses mots, objets irréductibles, mais ses ordres, ses constructions, ses arrangements. Il en résulte dans la langue d'arrivée quelque étrangeté, quelque bizarrerie, quelque trouble ; mais c'est précisément cela qui, par son irruption dans la langue du traducteur, la force à regarder au-delà d'elle-même, à reconnaître et admettre l'étranger."
@ 2 - "Le traducteur lui-même se regarde dans l'autre langue, se voit autre, n'en retourne pas le même ; les autres langues vous changent, comme aimer dans un idiome étranger."
@ 3 - "Un tel mode est celui qui donne le plus intensément l'idée de lointain. L'acclimatation parfaite du récit étranger, du vers étranger, à l'habituel contemporain dans la langue traduisante crée une déperdition évidente, non de ce qui peut se trouver dans le récit originel lu dans sa propre langue, dans le poème originel lu dans ses propres sons, qui sont d'une certaine manière de l'habituel contemporain au départ du texte, mais de ce parfum particulier des œuvres traduites, parce qu'elles sont traduites, qui est en lui-même voyage, exotisme, étrangeté."
@ 4 - "Dans le mode de traduire dont je parle, le résultat, le livre ou le poème traduit, n'est ainsi pas tout à fait seulement un récit, un poème de la langue d'arrivée, mais une chimère. Toute grande traduction est une bête fabuleuse, qui dit : Je vous écris d'un pays lointain."
@ 5 - "J'opposerais à l'injonction poundienne, Make it new !, qui définit une classe indispensable de traductions (je ne suis pas en train de les récuser), cette autre, d'essence fort différente : Make it strange ! make it alien ! ; traduis étranger ! traduis autre !"
         Jacques Roubaud, 'le grand incendie de londres', branche I, La Destruction, Insertions - Incises - 144 (§ 61).