jeudi 15 novembre 2018

Post scriptum

"Wittgenstein a attiré l'attention sur le fait que, quand nous 'comprenons' quelque chose, il se produit en nous une synthèse: nous 'comprenons' parce que des éléments qui semblaient sans rapport entre eux, ou dont les rapports apparaissaient mal, se trouvent soudainement compris dans une image qui n'existait pas l'instant d'avant. Il a montré qu'en ce sens, 'comprendre' est affaire d'imagination."

Jean-François Billeter, Quatre essais sur la traduction, Allia, 2018 - 85-86

mercredi 14 novembre 2018

Au traducteur, en écho.

"Je me suis demandé ce que c’est que ‘comprendre un texte’ et par quelles voies on passe, en cas de difficulté, de l’incompréhension à la compréhension. J’ai examiné comment s'était fait ce passage dans différents cas que j'avais rencontrés au fil des années, dans l'étude de textes anciens. J'ai essayé de montrer que, le plus souvent, la traduction ne vient pas après l'intelligence du texte, mais qu'elle est le moyen 'd'entreprendre' le texte, si je puis dire , de progresser méthodiquement dans sa compréhension."
Jean François Billeter, Quatre essais sur la traduction, Allia,  2018 -82

lundi 22 octobre 2018

Blason polyglotte (d'après Dante)

       s'élargir étrange
• moved in on
        suave ferita

        widens it oddly
• ment émeut
        ferir' la tua

        largo straniere
• motion minds
        muances rythmiques

        étais solatieux
• round the wound
        io 'mpirico


samedi 20 octobre 2018

"Surtout quand le vent d'Octobre..." (Dylan Thomas)

Surtout quand le vent d'Octobre
De ses doigts glacés punit mes cheveux,
Pris dans le soleil je marche sur du feu
Et mon ombre portée est un crabe sur la terre.
Le long du bord de mer, j'écoute les oiseaux tapageurs
Et le corbeau qui tousse dans le bois sec de l'hiver,
Mon cœur affairé qui tremble quand elle parle,
Perd le sang syllabique et draine ce qu'elle dit.

Enfermé, moi aussi, dans une tour de mots, je trace
Sur l'horizon qui marche comme les arbres
De verbeux corps de femmes, et dans le parc
Les files d'enfant aux gestes d'étoile.
Certains me laissent te faire avec des voyelles, les hêtres,
D'autres avec des voix, les chênes, ou, avec les racines,
Te donner des nouvelles de maintes régions d'épines.
Les uns me laissent te faire avec le caquetage de l'eau.

Derrière un pot de fougères l'horloge qui jacasse
Me dit le mot de l'heure, la signification des nerfs
Vole sur le balancier, déclame le matin
Et dit le mauvais temps qui fait tourner le coq.
Certains me laissent te faire avec les signes des prés,
L'herbe éclatante qui me dit tout ce que je sais
Pointe dans l'œil avec l'hiver véreux.
Certains me laissent te faire avec les péchés du corbeau.

Surtout quand le vent d'Octobre
(Certains me laissent te faire avec les sortilèges de l'automne,
Les langues d'araignée et les collines sonores de Galles)
Punit la terre de ses poings de rave
Certains me laissent te faire avec les mots sans cœur.
Le cœur est ponctionné, épelant dans le tourbillon
Du sang chimique, averti de la fureur qui monte.
Le long du bord de mer, écoute les voyelles sombres des oiseaux."

Dylan Thomas, Dix-huit poèmes (1938), dans Ce monde est mon partage et celui du démon, traduit et préfacé par Patrick Remaux, Seuil, collection Points/Poésie, p.54-55.

mardi 16 octobre 2018

"a freak user of words" (Dylan Thomas)

"... et si chez lui, comme l'a écrit Denis Roche, 'la manipulation des mots n'a de cesse d'avoir défiguré toute combinaison établie d'avance', c'est d'abord parce qu'il ressentait que la matière même du langage est trahie chaque fois que l'on s'en approche, exactement comme si la volonté de dire était en porte-à-faux avec l'élan sémantique venu des mots eux-mêmes. La poésie de Dylan Thomas est le produit de ce combat contre les usages usufruitiers, y compris poétiques, de la langue, elle est ce qui tente de rejoindre et de faire sonner le sens enfoncé dans l'identité du vocable. C'est ce qu'il dit quand il écrit (...) dans une lettre souvent citée (...) qu'il ressent de n'être 'qu'un grotesque usager des mots' ('un pauvre crétin qui utilise des mots' traduit Denis Roche) et pas un poète. Poète, pour lui, serait celui qui saurait préserver la qualité vivante du mot tout en l'extrayant de la masse où, enfoui, il est en attente." (J.C. Bailly, Saisir, "Aventure de Dylan Thomas", Seuil, Fiction & Cie)

mercredi 3 octobre 2018

"au terme de ce parcours..." (pour Pascale Casanova)

"Ainsi forgerai-je mon âme maintenant,
La contraignant à l'étude
Sur les bancs d'un docte savoir,
Jusqu'à ce que le délabrement du corps,
Le sang qui se dégrade lentement,
Le délire retors
Ou, la morne décrépitude,
Ou, survenant pis encore, le malheur —
La mort des êtres chers, et comment périssent
Vives à en couper le souffle, toutes lueurs
Présentes dans leurs regards jadis —
Ne semblent plus que nuages passant dans le ciel
Lorsque l'horizon pâlit ;
Ou le cri d'un oiseau qui sommeille,
Parmi les ombres appesanties."

Samuel Beckett,  ... but the clouds [traduit par Edith Fournier]. 

C'est sur ce poème que se ferme Beckett l'abstracteur, le premier livre de Pascale Casanova, paru en 1997 dans la collection 'Fictions & Cie" alors dirigée par Denis Roche.
                                                       

dimanche 23 septembre 2018

Etait rouge

"En allemand, les adjectifs sont des parasites des substantifs. Quand un substantif est au féminin et veut se montrer au datif, l'adjectif lui aussi doit se maquiller en femme et fléchir son corps au datif. L'adjectif japonais, pour sa part, ne s'adapte pas, il peut même déterminer à lui seul le temps de la phrase : akakatta (était rouge). Car dans son corps même il comporte le verbe être. Etre-rouge n'est donc pas une information supplémentaire sur une fleur, c'est une activité."

Yoko Tawada, Narrateurs sans âmes, traduction B. Banoun, Verdier [cité par G. Didi-Huberman in Aperçues, Minuit, p. 89]