samedi 12 mai 2018

Donne, undone : troisième

Sapho à Philénis
                                                                                                         
                                                                                                          
"Où est ce feu sacré que le Vers détiendrait ?
  Cette force enchanteuse est-elle déchue ?

Le Vers qui œuvre Nature d'après la loi de Nature
  Toi, son plus bel ouvrage, il ne peut ouvrager.

Mes larmes ont-elles éteint en moi l'ancien feu poétique ?
 Que n'ont-elles éteint aussi, celui du désir ?

La progéniture de mes pensées te suit souvent
  Mais moi, leur génitrice, je veux leur liberté.

Seul, dans mon cœur, ton portrait a son siège
  Mais c'est de la cire, et circonscrite par les feux.

Mes feux l'ont chassé, les tiens l'ont emporté loin
 Et on m'a volé l'Image, le Cœur, et le Sens.

Demeure toujours près de moi l'épuisant Souvenir
  Mais oublier, se souvenir : même affliction.

Voici pour l'étendue de ta beauté : si grande
  Que les dieux, quand je compare à toi les dieux,

Sont flattés ; et pour que les aveugles mortels voient
  Comment sont les dieux, je dis qu'ils sont comme toi.

Car si le moindre mortel avec raison on appelle
  Un microcosme, alors comment t'appeler ?

Tu n'es pas douce, et svelte, et claire, et gracile
  Comme seraient DuvetCèdreEtoile, et Lys,

Mais à ta main droite, et ton œil, et ta joue, rien
  Ne ressemble que l'autre main, et l'œil, et la joue.

Tel fut mon Phaon quelque temps, mais jamais comme
  Tu étais, es, oui, seras toujours, comme je prie.

Ici les amants, en leur Idolâtrie, protestent de
  Ma beauté ; mais Affliction éteint mes couleurs.

Et pourtant je m'afflige moins, de peur qu'affliction
 La reprenne, et me rende indigne de ton amour.

Avec toi joue un garçon tout lisse, oui mais où
  La réciprocité plus suave du sentiment ?

Une aspérité poilue d'épines menace
  Son menton, et le change chaque jour.

Ton corps est un Paradis naturel
  Sans fumure, au sein duquel s'étend tout plaisir

Et n'appelle nul amendement ; alors pourquoi
  Tolérer le soc d'un homme âpre et dur ?

Ils laissent derrière soi ce témoignage de leur faute
  Et on peut suivre leur trace, comme voleurs sur la neige.

Mais nos étreintes, elles ne laissent pas d'empreintes
  Plus que passages dans l'air, ou sillages sur les eaux.

Et toute suavité entre nous peut être acquise
  Tout, tout ce que Nature rend, et que l'Art donne.

Mes deux lèvres, yeux, cuisses, diffèrent des deux tiens
  Mais l'un de l'autre diffèrent aussi les tiens :

Et, oh assez ! si leur ressemblance est à ce point
  Pourquoi ne pas en tous points semblables se toucher ?

De main à main étrangère, de lèvre à lèvre, aucun refus
  Alors pourquoi de sein à sein, de cuisse à cuisse ?

La ressemblance crée une louange de soi si flatteuse
  Tout semble toucher à toi dans ce contact avec moi.

J'étreins mon être, j'embrasse mes propres mains
  Et m'en remercie amoureusement moi-même.

C'est toi que j'appelle au miroir de moi, oui mais
  Comme s'ouvrent mes lèvres, des larmes le noient lui, et moi.

Oui guéris cette folie amoureuse, et restaure
Moi en moi, toi ma moitié, mon tout, mon plus encore.

Puisse le rouge sur tes joues se teindre d'écarlate
  Et leur blanc, de la blancheur de la Galaxie.

Puisse ta très-haute stupéfiante beauté émouvoir
  L'Envie en toute femme, et en tout homme l'amour.

Changement et maladie se tiennent loin de toi
 Comme, en approchant, tu les éloignes de moi."


[Traduction C.M., 2018]
Pour Antoine Berman, —"meanne blesse"









Donne, undone : deuxième

De Sapho à Philænis

Où sont des vers les feux divins que tant on dit
      Ils sont. Seraient leurs charmes et pouvoirs affadis ?
Vers où Nature œuvre aux lois que Nature inspiré (sic)
      Toi, sa plus belle œuvre, à ses œuvres plus n'attire.
Mes pleurs ont-ils éteint du chant d'hier le feu ?
      Que n'ont-ils éteint d'un tel désir le vœu ?
Créature d'esprit c'est toi dans ma pensée,
      Son créateur je suis qui la veux libérée.
Seule dans mon cœur est ton image toujours,
      A n'être qu'une cire et les feux à l'entour,
Par mes feux portée et les par tiens emportée,
      Tout en moi volé, sens, cœur, silhouette ôtée,
Envahi je reste, un souvenir irritant,
      Le retenir le perdre est peine tout autant.

[Traduction Ph. de Rotschild, 1982]

Donne, undone : première

EPÎTRE HEROÏQUE : SAPPHO A PHILENIS

"Où est ce feu sacré qu'il nous plaît de prêter
Aux vers ? Ont-ils perdu leur pouvoir d'enchanter ?
A mon vers se soumet l'œuvre de la Nature,
Et je ne puis soumettre à moi sa créature.
Mes larmes ont-elles noyé ma poétique ardeur :
Que n'ont-elles noyé aussi celles de mon cœur !
Des pensers nés de mon esprit te font cortège,
Mais moi, qui les conçus, je n'ai leur privilège.
Ton portrait seul je garde, en mon cœur installé,
Mais las ! il est de cire, et de feux encerclé :
Il fuit devant mes yeux, les tiens au loin l'emportent,
Et je perds cœur, image et raison de la sorte ;
Seul me reste à présent mon triste souvenir,
Qui n'est pas moins cruel à garder qu'à bannir.
Voici qui me dit ta beauté : tu es si belle
Que si je te compare avec quelque immortelle,
C'est pour elle un honneur ; et pour donner la foi
A qui nierait les dieux, je les dis tels que toi.
S'il est juste de voir un abrégé du monde
En chaque homme, à quel nom faut-il que tu répondes ?
Tu n'as point la douceur, l'éclat ou la beauté
Du grand cèdre ou du lis, de l'astre ou du duvet,
Mais ta joue et ta main, ta lèvre et ton oreille,
N'ont d'égales qu'en toi, où elles s'appareillent.
Semblable à mon Phaon dont le temps fut trop court
Je t'ai vue et te vois, et voudrais voir toujours.
Maint amant jure ici dans son idolâtrie
Que telle est ma beauté, mais le deuil m'a flétrie :
J'y mets un frein pourtant, craignant qu'il m'aille ôter
Mes appas, et me rende indigne de t'aimer.
Tu te prêtes aux jeux d'adolescents imberbes,
Mais vos sens différents font le plaisir acerbe ;
Leur menton, de brousaille et de poli menacé,
Change de jour en jour, et devient hérissé.
Ton corps est paradis où croissent sans culture
Toutes les voluptés à l'état de nature ;
On ne le peut parfaire ; adonc pourquoi laisser
Quelque rustre brutal le venir labourer ?
La preuve du péché demeure où l'homme passe
Comme on suit dans la neige un voleur à sa trace :
Mais nos tendres ébats laissent signes moins clairs
Que dans l'eau le poisson, ou l'oiseau dans les airs.
Nous avons entre nous la somme des caresses
Que permet la Nature, et qu'ajoute l'adresse,
Et nous nous distinguons par les membres, les yeux,
Tout ainsi que les tiens se distinguent entre eux,
Mais non plus. Ayant donc pareille ressemblance,
Pourquoi de nos deux corps retarder l'accointance ?
On se donne, étrangers, les lèvres ou la main :
Pourquoi nous refuser nos cuisses, ou nos seins ?
La ressemblance engendre une erreur si traîtresse
Que, caressant mon corps, c'est toi que je caresse ;
Je me baise les mains et m'étreins follement
Pour m'en remercier très amoureusement ;
J'appelle par ton nom mon reflet dans la glace,
Mais la glace et mes yeux s'embuent quand je l'embrasse.
Guéris mon mal d'amour, à moi-même rends-moi,
Toi qui est ma moitié, mon tout, mon plus que moi.
Ta joue éclipsera la pourpre ainsi rougie,
Et plus blanche sera que n'est la galaxie ;
Tes charmes étonnants pousseront tour à tour
Chaque femme à l'envie et chaque homme à l'amour,
Et loin de toi fuiront langueur et inconstance
Si, venant près de moi, m'en garde ta présence."


[Traduction Y. Denis & J. Fuzier, 1962]


Donne : Sapho to Philænis

Where is the holy fire, Verse is said
To have ? is that inchanting force decay'd ?
Verse that draws Natures work, from Natures law,
Thee, her best work, to her work cannot draw.
Have my tears quench'd my old Poetique fire,
Why quench'd they not as well, that of desire ?
Thoughts, my minds creature, often are with thee,
But I, their maker, want their liberty ;
Onely thine image, in my heart, doth sit,
But that is wax, and fires environ it.
My fires have driven, thine have drawn it hence ;
And I am rob'd of Picture, Heart, and Sense.
Dwells with me still, mine irksome Memory,
Which, both to keep, and lose grieves equally.
That tells me how fair thou art : Thou art so fair,
As gods, when gods to thee I do compare,
Are grac'd thereby ; And to make blinde men see
What things gods are, I say they are like to thee,
For, if we justly call each silly man
A little world, what shall we call thee than ?
Thou art not soft, and clear, and straight, and fair,
As, Downe, as Stars, Cedars, and Lilies are,
But thy right hand, and cheek, and eye onely,
Are like thy other hand, and cheek, and eye.
Such was my Phao a while, but shall be never,
As thou, wast, art, and, oh, maist thou be ever.
Here lovers swear in their Idolatry,
That I am such ; but Grief discolours me.
And yet I grieve the less, lest grieve remove
My beauty, and make me unworthy of thy love.
Playes some soft boy with thee, oh, there want yet
A mutual feeling which should sweeten it.
His chin, a thorny hairy unevenness
Doth threaten, and some daily change possess.
Thy body is a natural Paradise,
In whose self, unmanur'd, all pleasure lie,
Nor needs perfection ; why shouldst you than
Admit the tillage of a harsh rough man ?
Men leave behind them that which their sin shows,
And are, as theeves trac'd, which rob when it snows,
But of our dallyance no more signs there are,
Than, fishes leave in streams, or Birds in air.
And between us all sweetness may be had ;
All, all that Nature yeelds, or Art can adde.
My two lips, eyes, thighs, differ from thy two,
But so, as thine one from another do :
And, oh, no more ; the likeness being such,
Why should they not alike in all parts touch ?
Hand to strange hand, lip to lip none denies ;
Why should they breast to breast, or thighs to thighs ?
Likeness begets such strange self-flatterie,
That touching my self all seems dont to thee.
My self I embrace, and mine own hands I kiss,
And amorously thank my self for this.
Me, in my glass, I call thee ; But alas,
When I would kiss, dears dim mine eyes, and glass.
Oh cure this loving madness, and restore
Me to me ; thee, my half, my all, my more.
So may thy cheek red outwear scarlet die,
And their white, whiteness of the Galaxy,
So may thy mighty amazing beauty move
Envy in all women, and in all men love,
And so be change and sickness far from thee,
As thou by coming near, keep'st them away from me.

                                                                                      [Poems, 1669]






mercredi 2 mai 2018

Pour un formalisme bien tempéré

Michel Charles publie Composition [Editions du Seuil, collection 'Poétique']. Livre longtemps attendu, qui fait suite à son Introduction à l'étude des textes parue dans la même collection, quelque vingt-trois ans plus tôt.

"On va construire une forme en s'appuyant sur des éléments de toute nature et donc, entre autres, sur l'organisation du sémantique : tout formaliste que soit le principe que l'on peut tirer de notre hypothèse sur la composition, il ne s'agit pas de nier cette évidence que le sémantisme est un instrument très puissant d'élaboration de la composition, et peut-être le plus puissant, que l'analyse sémantique est indispensable. Mais voilà que le bon sens nous conduit à une étrange idée : le 'fond' est alors, dans cette perspective, au service de la forme. Le sens travaille à la forme, il la rend sensible, ou plutôt la forme est l'agencement du sens, et c'est d'ailleurs pourquoi, du fait de cette intervention du sens en amont, un formalisme bien tempéré n'est ni 'desséché' ni 'desséchant'." 

                                                                                [Première partie, Réflexions sur l'analyse, p. 94]

"Quoi qu'il en soit, en effet, il en est de l'appréhension de la forme comme du reste : si le regard que nous portons sur elle change, nous chercherons, dans une analyse plus élaborée et mieux contrôlée, à construire des modèles capables de rendre compte des diverses compositions possibles, ou, si j'ose dire, des diverses formes de la forme. Alors que la relation au monde que déploie l'œuvre est propre à chacun et que son étude risque de s'épuiser dans une collection d'interprétations, au moins le vécu tel que je viens d'en parler est-il le vécu d'une forme ou d'un jeu de formes, et cette forme ou ce jeu de formes, nous pouvons raisonnablement espérer être en mesure de les décrire."

                                                                               [Première partie, Réflexions sur l'analyse, p. 105]

samedi 28 avril 2018

"Toujours, traduisant"

En Italie, le Quaderno di traduzioni est devenu, au cours du vingtième siècle, une véritable tradition. Les poètes 'canoniques' de la modernité ont le leur [on peut citer Montale, ou Caproni], présenté comme partie intégrante de l'œuvre. L'activité traductrice acquiert de la sorte un tout autre statut, un peu plus digne de ses enjeux puisque, dans une semblable configuration, le geste de traduire est manifesté comme une composante essentielle du 'métier' poétique. Disons pour aller vite que chaque traduction est conçue comme l'occasion, pour le poète-traducteur, d'une rencontre 'poiétique'. Une telle pratique ne connaît guère d'équivalent dans le champ de l'édition de poésie en France. Aussi Traduire, journal, le 'cahier de traductions' de Jacques Roubaud, fait-il figure d'exception, heureuse à plus d'un titre. Cette édition reprend et enrichit de traductions nouvelles celle initialement parue en 2000 chez le même éditeur. Elle se ferme sur un précieux portrait du poète en ever translator, par Abigail Lang.

vendredi 27 avril 2018

Eloge du copiste

"La force d'une route de campagne est autre, selon qu'on la parcourt à pied, ou qu'on la survole en aéroplane. La force d'un texte est autre également, selon qu'on le lit ou qu'on le copie. Qui vole voit seulement la route s'avancer à travers le paysage : elle se déroule à ses yeux selon les mêmes lois que le terrain qui l'entoure. Seul celui qui va sur cette route apprend quelque chose de sa puissance, et apprend comment, de cet espace qui n'est pour l'aviateur qu'une plaine déployée, elle fait sortir, à chacun de ses tournants, des lointains, des belvédères, des clairières, des perspectives, comme l'homme d'un commandant qui fait sortir des soldats du rang. Il n'y a que le texte copié pour commander ainsi l'âme de celui qui travaille sur lui, tandis que le simple lecteur ne découvre jamais les nouvelles perspectives de son intériorité, telles que les ouvre le texte, route qui traverse cette forêt primitive en nous-mêmes, qui va toujours s'épaississant : car le lecteur obéit au mouvement de son moi dans l'espace libre de la rêverie, tandis que celui qui copie le soumet à une discipline. Aussi l'art chinois de copier les livres fut-il la garantie d'une culture littéraire, et la copie une clé pour les énigmes de la Chine."

Walter Benjamin, "Objets de Chine", Sens unique, traduit par J. Lacoste, Maurice Nadeau, pp.146-147.

[Antoine Berman cite ce fragment dans son lumineux commentaire de "La tâche du traducteur" (L'Âge de la traduction, Presses Universitaires de Vincennes), traçant p.104, entre le geste de copier et celui de traduire une analogie : "non reproduire passivement le paysage figé d'une œuvre, mais le 'copier' et, dans cet acte de re-duplication, révéler ce que Benjamin appelle sa 'force', et qui est son état de mouvement originel".]