mardi 18 juillet 2017

Vocatif, Surimpressions (Zanzotto)


Une petite bibliothèque, en somme, que ce livre qui rassemble, en amont et en aval de la production poétique d’Andrea Zanzotto (1921-2011), Vocatif (1957) et Surimpressions (2001), chaque recueil présenté testo a fronte, suivi d’un essai du traducteur-exégète, qui en éclaire les enjeux. C’est toute l’aventure d’une œuvre, radicale, qui se montre ainsi dans cet agencement : expérimentations verbales profondément, merveilleusement risquées, où viennent confluer des traditions poétiques (pétraquiste, dantesque, dialectale) jusqu’alors perçues comme distinctes, et même rivales (monolinguisme vs plurilinguisme), enchevêtrements savamment indémêlables, « mouvements aberrants »[1] d’une poétique qui n’aura eu de cesse de se remettre en jeu pour se réinventer.

Intimement liée dès ses commencements (Derrière le paysage, 1951) à un milieu natal étroitement circonscrit, quasi « municipal »[2] (Pieve di Soligo, dans la province de Trévise, en Vénétie), « et par là même fantastiquement dilatable et proliférant »[3] (des Lagunes aux Dolomites et au-delà, vers le tout-monde), l’œuvre de Zanzotto fait très vite de ces « paysages premiers » un espace à la fois local et absolu, son souci et sa ressource inépuisables. Ainsi le poète peut-il évoquer « dans la zone de l’Agordino et du Zoldano, entre Civetta et Pelmo », des marches « qui duraient des jours »[4]. De même dans Phosphènes « presque dans chaque texte, dans chaque phonème, perdure quelque trace de  [s]on vagabondage, [s]on errance ça et là par lignes de faîte, gorges, vallées »[5]. Mais le paysage, comme « éros de la terre »[6] (celui-là même qui baigne Le concert champêtre de Titien ou Saulaie à la pointe du marais de Corot[7]), à l’ère de l’anthropocène soumis à des processus d’entropie toujours plus dévastateurs, ne survit plus qu’à peine (« toi peut-être désormais squelette aux rares lambeaux »[8]), sous l’espèce d’un strike (« paysage »[9]) qui le barre sans l’effacer et à partir duquel la poésie de Zanzotto opère, comme pólemos, mais aussi bien comme negative capability, en stratifications-hybridations d’un logos hypermobile, que son étonnante plasticité lexicale et syntaxique, son incomparable toucher hylémorphique, « à la frange du visible et du dicible » [10] rendent aptes à tous les ralentissements, toutes les accélérations de tempo, euphoriquement-dysphoriquement modulés, du poème et de la pensée. Ne pourrait-on voir ici à l’œuvre une logique de la contre-effectuation, telle que Deleuze l’avait dégagée de sa méditation sur la blessure, le langage et la mort chez Joe Bousquet ? Il s’agit bien, pour Zanzotto, de ne pas laisser l’événement « s’effectuer comme tel sans en opérer, acteur, la contre-effectuation »[11]. Si l’événement est ici ce qui porte atteinte à la nature, la blesse, l’éloigne et l’interrompt si bien que le mot ne serait plus aujourd’hui dans la langue qu’un signifiant-reliquaire (« un relitto privo di senso »[12]), reste la double ressource conjuguée d’un passé très lointain (« remotissimo passato ») et d’un futur antérieur (« futuro anteriore ») pour maintenir vivante, serait-ce sous la forme d’un « mourir » stridulant[13], la puissance ignée dont le paysage demeure, malgré tout, porteur. (Futur antérieur, en provenance du passé, qui concerne la temporalité propre du poème. Dans l’antériorité immédiate d’un franchissement, celui de la crevasse-enjambement, à l’instant du péril, dans l’imminent survenir du vers suivant, résonne le fuisse d’une ultime sonorité, l’écho de la rime-souvenir.[14]) Les « absences peuplées, ombres peuplantes derrière/ce qui fut et sera » du Palù sont autant d’empreintes négatives, immanentes d’un dieu Pan dont les premières pages de Surimpressions interrogent la puissance désœuvrée ; interrogation partielle (« Dove sei ? ») qui obtient en retour l’affirmation totale, dissonante d’un « si », numen (« mouvement de la tête manifestant la volonté » selon le Gaffiot) où s’équivoque toute sa présence, peut-être comme l’étoilement d’une promesse testamentaire, et simultanément se désoriente, se dilacère toute tentative de localisation en quasi-disparitions programmées.

« Le lieu et la formule » rimbaldiens s’infectent de toutes les proliférations de l’actuel, kystes-pluriels entendus comme pulvérulences sans fin de process.

On pourrait dire que la surimpression est le moyen poétique d’une synthèse disjonctive[15] pour la première fois opérée dans Vocatif, comme « le très riche nihil (il richissimo nihil) »[16], qui tout à la fois « menace et exalte (incombe e esalta)», où communiquent parole et silence, vide et plein, carbone et silice[17], Poros et Penia, Tallemant des Réaux et Scardanelli[18]. Sur-impressions où le préfixe prend en outre une valeur follement intensive : « una riga tremante Hölderlin fa me scrivere »[19]. Le poème-pharmakon, « contraint d’absorber et de se saturer des forces vénéneuses qui tendent à obscurcir la physiologie de sa subsistance elle-même » est « l’interprète possible des poisons actuels et de leurs langages », indique la note didactique accompagnant « OGM » (dans Surimpressions).

Ce qui, dans Vocatif, était réel péril encouru par « le lieu et la langue (il luogo e la lingua) », dans Surimpressions s’est effectué en « megadisplay du monde »[20], en « pléthore omnivore et annihilante »[21] dont le poème expose les « traces scripturales », expérimente les ravages. Le lieu se voit dénier toujours davantage, par la main de l’homme, ce désœuvrement où gîte sa possibilité la plus intime, non seulement le plus intime rapport du lieu à lui-même, mais de l’humain à soi-même : « io ti individui per sempre e in te mi assuma »[22]. ‘Vers les paluds’, en ouverture de Surimpressions, nous reconduit vers cet espace achéiropoïète :

« Ce sont des lieux froids, vierges qui
éloignent
la main de l’homme »

celui d’une nature naturante, « éros de la nature en direction de la nature »[23], lieu de genèses et genèses du lieu, « poiesis au sens le plus archaïque du terme »[24] :

« Enchevêtrements d’eau et de désir
d’arborescences pures,
dominos de mystères
tombant l’un après l’autre en eux-mêmes
attirés dans le touffu du finir
sans fin, sans fin des aventures. »

La langue quant à elle s’anémie dans l’éclipse de ses fertiles diglossies (les « bonnes gens désormais sans dialecte »[25]), la contagion d’un espéranto anglo-saxon mutilé et mutilant (« juquebox »). La composition en dialecte (haut-trévisan), entreprise dans la seconde moitié des années 70, procédait de la nécessité de se tenir au plus près d’un fondement linguistique, ces « hautes langues italiques/partout entraquenardées ou embryonisées »[26], au crépuscule du monde agricole et artisanal (selon un geste qui rencontre aujourd’hui un écho admirablement revivifié dans les écrits et photographies du galicien Emilio Araúxo). Elle reste présente comme ressource presque éruptive dans certaines des « Chansonnettes hirsutes » de Surimpressions et quelque chose de son dire « plein de fragrance agreste »[27] survit encore dans les toponymes : Faèn, Palù, Ceseta dei Cavalot. Mais « la langue est destinée à être continuellement blessée pour véritablement subsister »[28]. Si la poésie tient et se tient encore, souveraine « déguenillée et discutable »[29], en marge, comme procès sismographique du global tohu-bohu (« non-homme non-nature, au fond du fossé »[30]),  elle n’en perd pas pour autant de vue la possibilité évasive, ex-tatique (« tout hors de soi flué/ au-delà de tout sida et site »[31]) de « se faire locus amoenus »[32], beauté nouvelle, par intermittences, stillations, pointillés de « langage utopique »[33].

« Dans tout événement », il y a « mon malheur, mais aussi une splendeur et un éclat qui sèche mon malheur. »[34]



[1] Voir D. Lapoujade, Deleuze, les mouvements aberrants, Paris, Minuit, 2014.
[2] G. Raboni, « L’antimatière de Zanzotto », Po&sie 2006/3 (N° 117-118), Paris, Belin, p. 267.
[3] Ibid.
[4] A. Zanzotto, « Verso il montuoso nord », Luoghi e paesaggi, Milan, Bompiani, 2013.
[5] Ibid.
[6] A. Zanzotto, op. cit., « Il paesaggio come eros de la terra ».
[7] Au sujet de Corot, voir « Verso-dentro il paesaggio », Luoghi e paesaggi, éd. cit.
[8] A. Zanzotto, « Ligonàs II », Surimpressions, Paris, Maurice Nadeau, 2016, p. 175
[9] Ibid.
[10] Jean-Clet Martin, « La chambre noire nommée khôra », Derrida, un démantèlement de l’Occident, Paris, Max Milo, 2013.
[11] G. Deleuze, Logique du sens, « Vingt-et-unième série : de l’événement », Paris, Minuit, 1969.
[12] A. Zanzotto, « Sarà (stata) natura ? », Luoghi e paesaggi, éd. cit. Voir aussi, dans Surimpressions, l’explicite « Te dire “nature’’, p. 265.
[13] Cf. « Stri-stri », Surimpressions, éd. cit. , p. 277.
[14] Voir J. Roubaud, « Les oiseaux n’ont pas de prose. Réflexions sur La fin du poème, de Giorgio Agamben », Po&sie 2006/3 (N° 117-118), Paris, Belin, p. 143-145.

[15]  G. Deleuze, op. cit., p. 204.
[16] « D’une hauteur nouvelle I », Vocatif, éd. cit., p. 85.
[17] Voir Phosphènes, trad. Ph. Di Meo, Paris, José Corti, 2010.
[18] Voir l’« Elégie en pétel », La Beauté, trad. Ph. Di Meo, Paris, Maurice Nadeau, 2000, p. 109.
[19] « Hölderlin, aide-moi à écrire une ligne tremblante ». La Beauté, éd. cit., p. 95.
[20] « Soirs du jour de fête », Surimpressions, éd. cit.
[21] Voir, dans Surimpressions, l’avant-dire.
[22] « Ligonas II », op. cit., p. 177. Le néologisme de l’ « iopaesaggio » exprime l’intimité de ce rapport. Voir infra.
[23] « Il paesaggio come eros della terra », Luoghi e paesaggi, éd. cit.
[24] Ibid.
[25]  « Fuisse », Vocatif, éd. cit., p. 119.
[26] « (After Hours) », Surimpressions, éd. cit., p. 249.
[27]  « La memoria nella lingua », Luoghi e paesaggi, éd. cit.
[28] « Tra passato prossimo e presente remoto », Le poesie e prose scelte, Milan, Mondadori, 1999.
[29] « Poesia ? », éd. cit.
[30] « Par d’autres vents, hors rose », Surimpressions, éd. cit., p. 263.
[31] « 21/3 Equinoxe de printemps (‘lla ‘b-beauté ‘d-du ‘b-baudet’) », op. cit., p. 247.
[32] Ibid.
[33] I. Bachmann, Leçons de Francfort. Problèmes de poésie contemporaine, Œuvres, Arles, Actes Sud (Thesaurus), 2009, p. 719.
[34] G. Deleuze, op. cit., p. 175.

mardi 11 juillet 2017

Relations d'un voyage vers L. (9)



*****, &c.






C.,

moment reporté, remis, puis élaboré plus loin : c’est redire le temps de voyager, de se transporter, de dévisager – toi, comme tu portes ce que j’envisage aussi, ici déjà, et sans doute, sûrement, bien, ainsi que tu sais le faire.
Je suis, comme beaucoup trop souvent, dans la lenteur, l’abstraction des menues choses quotidiennes, l’hésitation, la rêverie projective, à l’arrêt, sentinelle de base-arrière. On songe rarement à la vitesse en elle-même, en calant départ-arrivée,  à ce qu’elle fait travailler dans la reproduction mentale des images, vignettes sériées du vagabondage, de la déambulation, si j’en supprime origine et but, fins. Vitesse de sédimentation, comme on dit en analyse sanguine, quand bien même cela n’a aucun rapport avec le flux : il y a ce qui pousse et ce qui se dépose. Rétine comme un lieu actif, œil mouvant, scrutant – sentinelle, disais-je, astronome, avec réglage du télescope, de la focale, mouvements brefs rapide, mise au point, myope et hypermétrope, correction à l’instant, vue d’ensemble et gros plan – kino eye. Et puis, dans une liaison parfaite, la plaque sensible, dessin de lumière, nitrate d’argent, dépôts successifs de pigments sur la surface toilée, comme une chute, obliquité des photons, un travail dans les strates. Et c’est là que se jouent les rapports entre durée et mouvement, dans ce qui se transfère malgré nous, y compris dans ce qu’il y a de plus actif et volontaire, ce qui se déploie sur la surface miroitante de la mémoire-corps. On jouera plus tard à ce qui se révèle : apparition lente du spectre coloré dans l’émulsion. Une mousse, bulles d’étonnements – tiens !... je n’avais pas vu, pas regardé, fait attention… –, fige, précipite ce qui va rester : amas désordonné de corde, palans, voiles aux noms exotiques, poissons variés, si l’on navigue – et c’est un peu ça l’histoire de L’Île au trésor : qu’est-ce qui reste quand l’aventure est terminée, qu’est-ce qui justement survient ?
Mais je m’y égare, c’est mon usage maladroit, gaucherie coutumière, comme si partir m’était déjà perte, errance – mais avons-nous partagé autre chose, dans les sinuosités de nos rencontres aléatoires ?
Tu te souviens sûrement de cette exposition que nous avions visitée il y a quelques années, chacun de notre côté, dans des mouvements un peu désordonnés qui nous faisaient parfois nous croiser, sourires un peu gênés et observation de l’autre en train d’observer. En sortant, nous avions été boire un thé – un earl grey dont j’associe maintenant systématiquement la parfum de bergamote à ce moment – et nous avions recomposé un regard commun, avec le manque et le ressouvenir. C’était comme revoir deux fois. Nous nous étions promis d’y retourner, mais nos occupations avaient pris le dessus.
J’y reviens parfois en songe, laissant au manque sa place, fantôme de rien,

et toi, dans le regard, la reconstruction, allure constitutive, etc.

(illisible)


PS : Peu à peu, les racines de l’orchidée se dessèchent, les feuilles se strient de ravines, les fleurs s’étiolent, les pétales pendent un peu. La faire tremper, comme on ressuscite.

lundi 10 juillet 2017

Relation d'un voyage vers L. (8)



*****, &c.






C.,

ton atelier : je me souviens que tu y fabriquais, par gestes méticuleux, précis, de petits moteurs, mouvements perpétués, mécanique circulaire, machines pour rien. Une songerie en actes – toi, en souhait, dans le rayonnement, cet enthousiasme répété.
Retraçant, de mémoire, un autre parcours, projeté, rai lumineux, je m’aperçois qu’il se double toujours d’un itinéraire bis, en exposant, aspiration presque inconsciente ou inclinaison vers l’ouvert. Une présence conjointe se transporte en parallèle, accompagnement comme un bourdon, un drone sonore, insecte volant en retrait, en regard, comme on dit sur le bout de la langue ou dans un coin de la tête. Doublement de la ligne continue du déroulé, la vision se présente doublée, ivresse du va-et-vient entre les images reçues et données, on pense à l’hôte, Janus biface et duplice, dans le décalage infime qui change tout l’ordre des choses. Route de la route, lieu du lieu, il s’y trouve systématiquement emporté dans une aspiration différente, autre et altérée, à moins que l’acuité s’en trouve développée, par un effet de réfraction curieuse, volontaire dans cet effort vers notre altérité interne – à moins que ce ne soit  l’image de l’autre – toi comme dans une visée retardée, échafaudée dans une combinaison d’abstraction et de sensualité de l’œil, objet de la saisie. Je ne suis pas sûr d’être très clair, et cela te ferait sans doute sourire – bavardage ramassé, bégayé, balbutiements.
Il est parfois difficile d’exprimer son point de vue, lorsque justement il se situe dans la distance qui nous sépare de deux perceptions ou jugements. Je tâche, du moins, d’y trouver ma place et d’y préparer la tienne, à défaut de la partager. Une incompréhension mutuelle s’installe parfois mais redonne sens à une complicité par vagues, virtualité franche et perpétuelle, je crois, dans l’affection qui nous lie en micro-communautés.
Regard commun, fléchage virtuel – c’était peut-être ça, dans l’idée.
Une nuit, nous avions observé le ciel, dans une campagne presque totalement dépourvue de nuisances lumineuses. C’était dans la période où nous traversions les Léonides et pendant de longues minutes, assez inattentif ou bien mal orienté, je ne pus percevoir aucune étoile filante, alors que tu en voyais plusieurs. Bougonnant, je t’accusai de mentir, et tu me plaisantas sur cette mauvaise foi. Puis nous en aperçûmes une au même moment, cette traînée de lumière scellant une réconciliation dans notre petit jeu un peu théâtral.
 C’est ainsi que se constitue le temps précieux de la connivence, du règlement accepté, reproduit comme un pas de danse, leste et de biais, dont tu sais si bien jouer, appropriation dans la convergence des gestes, bras et mains dans une chorégraphie des regards.
Partage des tâches conventionnel, pour nous y retrouver, cet entre,

te laisser t’y adonner à ta promenade, suivant le lit des rus, ruisseaux, rivières, etc.

(illisible)


PS : Une orchidée est posée près de la fenêtre, fleurs un peu obscènes dont la couleur rose et violacée, vive, tachetée, durable, m’enchante néanmoins, dans l’idée du cycle, qui n’est pas tout à fait la fatalité résignée du bouquet, traces, dès la coupe, de poussières.